En préambule de la semaine des Primeurs et en marge de la dégustation de son millésime 2012, le Château Gruaud Larose, second grand cru classé 1855 (Saint-Julien), organisait une dégustation exceptionnelle de “millésimes en 3”, s’étalant de 1833 à 2003. Un extraordinaire voyage dans le temps.

A l’heure où, à Bordeaux, les dégustateurs professionnels s’apprêtent à deviner, sous la fougue des tanins, des fruits indomptés et des élevages inachevés, le profil futur d’un millésime 2012 encore en devenir, il est bon de se replonger aussi dans le passé, à la redécouverte de millésimes anciens dont la capacité de résistance à l’épreuve du temps témoigne de la vraie grandeur des vins de Bordeaux. A cet égard, peu de propriétés peuvent se vanter d’être en mesure de déployer une verticale s’étirant sur près de deux siècles. C’est la force du château Gruaud Larose, et le privilège des quelques dégustateurs invités hier matin au domaine, que d’avoir conservé de très vieux flacons dans de parfaites conditions – à de rares exceptions près.

Pour la troisième année consécutive, Jean Merlaut, propriétaire de ce second grand cru classé de Saint-Julien, présidait donc à cette dégustation exceptionnelle de “millésimes en 3”, s’étalant de 1833 à 2003. En se perdant dans la robe en pelure d’oignon et l’infinie délicatesse des arômes du gruaud-larose 1833, l’émotion était palpable. Même Michel Bettane avouait n’avoir jamais dégusté de vin rouge aussi vieux, tandis que Steven Spurrier (Decanter) évoquait le souvenir d’un Lafite 1806… Ainsi se déroula un moment rare et confidentiel à travers lequel, au-delà des changements de techniques, des aléas des millésimes, des effets d’un bouchon défectueux ou de brettanomyces trop présentes (1983), se devinait un fil rouge, celui de l’élégance, de la suavité de tanins et de la complexité qui définissent à travers les siècles le “style Gruaud Larose”.

“2012, Une heureuse surprise”

Cette continuité dans le style est encore visible à la dégustation du 2012 : un vin tendre, velouté, suave, “très différent des autres saint-julien, notamment des Léoville, avec un profil presque margalais, souligne Michel Bettane. Un raisin mûr, pas de végétal, ce sera du bon vin, que le public l’admette ou pas !” Voilà bien le paradoxe de ce 2012, annoncé dès le départ comme un millésime difficile, et qui pourrait bien se révéler étonnant par endroits. “Les dates de vendanges étaient primordiales, il ne fallait pas trop attendre, et se montrer souple et réactif, capable de vite changer d’avis”, se rappelle le chef de culture Patrick Frédéric.

Steven Spurrier, qui “couvre” les primeurs en Médoc pour le magazine anglais Decanter, confirme ses bonnes impressions : “comme le dit Emmanuel Cruse, ce millésime 2012 est une heureuse surprise. Je suis arrivé hier mais j’ai déjà pu déguster des choses très intéressantes, comme Issan, La Lagune, et bien sûr Gruaud Larose”. Reste à voir comment le marché accueillera ce 2012, et surtout quels seront les prix ! L’oenologue Jacques Boissenot, grande figure du Médoc qui conseille Gruaud Larose avec son fils Eric, le dit sans ambages : “les prix doivent baisser ! Mais il ne faut pas oublier que, derrière la trentaine de grands châteaux dont tout le monde parle, il y a la grande multitude des vins de Bordeaux qui, quel que soit le millésime, n’ont pas une grande marge de manœuvre sur les prix…” Un rappel toujours utile, même sous les dorures d’un grand cru classé.

Mathieu Doumenge