Au travers du confinement, le propriétaire du Château Lynch Bages (grand cru classé de Pauillac) a posté sur les réseaux sociaux la bouteille qu’il ouvrait pour l’occasion mais aussi pour tuer le temps comme l’ambiance anxiogène qui submerge le monde. Essai de positivisme.

Jean-Michel Cazes, ouvrir une bonne bouteille est-il un remède à la sinistrose que nous traversons ?
Un remède je ne sais pas, mais c’est une façon honorable de l’aborder. Il se trouve que je vis au-dessus d’une cave et que je n’ai pas si souvent l’occasion de l’explorer. Il m’arrive d’ouvrir des bouteilles en famille et j’ai trouvé que le drôle de moment que nous vivons était aussi une occasion. Un verre de très bon vin a plutôt tendance à remonter le moral.

Du baume au cœur…
Oui, en quelque sorte, d’autant que je suis curieux de vins, je n’aime pas boire toujours les mêmes vins, j’adore ceux des autres, et dans ma cave j’ai une belle diversité de toutes provenances, alors cette crise est une occasion de voyager par le vin. Il se trouve que, concernant la bouteille que j’ai postée sur les réseaux sociaux [Château Margaux 1986], je ne suis pas allé très loin, c’est vrai, mais j’ai l’intention désormais d’aller beaucoup plus loin.

Quelle est l’ambiance dans le village de Bages ?
Aucune ambiance. Tout est fermé. Et je voulais tester le Coravin avec cette fameuse bouteille. Et comme j’ai la chance d’avoir un passe-partout qui ouvre tous les magasins du village, j’ai cambriolé la boutique Le Bazaar et je me suis procuré l’appareil. Et cette expérience fut sympathique. L’épreuve du Coronavirus m’a fait essayer le Coravin. J’en avais entendu que du bien, et c’est vrai que c’est efficace.

A l’échelle de la planète, quel regard portez-vous sur ce moment improbable, inédit, presque fascinant ?
Le côté privation rappelle l’ambiance de la guerre. Mais la menace n’est pas du même ordre. J’ai passé une partie de mon enfance avec la guerre en toile de fond, nous n’étions pas terrifiés. Là, ça nous tombe dessus subitement, quasiment du jour au lendemain. Le monde est cul par-dessus tête, c’est très brutal. Pour moi, c’est inédit. Personne n’était préparé. On s’adapte peu à peu et ça modifie profondément nos modes d’interaction les uns aux autres.

Grâce aux nouvelles technologies ?
Oui, je me félicite que l’internet et les téléphones portables soient à la portée du plus grand nombre. Hier, nous avons fait une réunion via nos ordinateurs respectifs. J’étais dans ma salle à manger et ce fut très efficace. J’avais 5 personnes sur mon écran. Cette crise va accélérer la mise en place du télétravail. C’est très nouveau. Imaginez si cette crise avait eu lieu il y a 20 ans… Cette mise au retrait nous devient plus supportable. Même s’il faut combattre les messages inutiles, anxiogènes, les fake news. Ma crainte est aussi de savoir si le réseau va supporter cette profusion de connexion.

On observe aussi un supplément d’humanisme, de solidarité…
Oui, si j’occulte les gens qui veulent me vendre des masques à prix d’or, je vois comment à l’école du village, on maintient les liens avec les élèves, et je constate aussi que c’est l’occasion de renouer des liens amicaux sincères. On n’a jamais le temps de le faire et bien aujourd’hui nous avons le temps de passer un coup de fil. Je pense enfin au personnel du secteur de la santé, ils font preuve de beaucoup de courage.