Lassé des grands crus ? Servez-vous un verre de vin thaï. Pour écouler leur nectar, deux sœurs, Mimi et Nikki, doivent convaincre les amateurs rebutés par le climat tropical, se frotter à une législation sévère et protéger la vigne des éléphants qui s’aventurent sur le domaine.

Trop chaud, trop humide, trop ensoleillé : cultiver la vigne a longtemps était jugé impossible dans le royaume. Aujourd’hui, Suvisooth (Mimi) et Vissotha (Nikki) Lohitnavy incarnent cette aventure. Dans la province reculée de Nakhon Ratchasima, à trois heures au Nord-Est de Bangkok, le vignoble de GranMonte a été planté en 1999 sur 16 hectares de sols argileux et calcaire par leur père, ancien pilote de course. Les deux femmes ont repris le flambeau : Nikki s’occupe de la vigne, Mimi du marketing.

Huit cépages cohabitent dont des variétés internationales comme le syrah, le cabernet sauvignon, le chenin blanc, le grenache et le viognier. 10.000 bouteilles sont produites chaque année. Et le succès est au rendez-vous, certains crus ayant été primés à l’international.

Vin cher et élitiste

Un verre de cabernet sauvignon à la main, Nikki caresse du regard les vignes tirées au cordeau. “Les vignerons du monde entier veulent savoir ce que nous faisons ici”, raconte à l’AFP la jeune femme de 33 ans qui a étudié l’œnologie en Australie. “Avec le changement climatique, ils doivent s’adapter à des températures plus chaudes, à des précipitations plus abondantes”, ils sont donc intéressés par nos méthodes de production.

Pendant la mousson, de mai à octobre, le cycle végétatif de la vigne est mis à rude épreuve et Nikki doit surveiller la pluviométrie. Il faut aussi apprendre à couper les vignes en fonction des conditions locales et travailler avec des températures qui flirtent parfois avec les 40 degrés pendant la saison sèche. Cette viticulture laborieuse rend les vins thaïlandais chers et élitistes. Une bouteille de GrandMonte se vend plus de 25 euros.

Duopole

La crise économique liée au coronavirus a laissé des traces. Le domaine a perdu 850.000 euros, un manque à gagner difficile à rattraper d’autant que la législation sur l’alcool est de plus en plus sévère dans le pays bouddhiste. En acheter dans les magasins est proscrit à certaines heures. Et, les autorités ont annoncé début juillet une prochaine interdiction de la vente en ligne. Objectif annoncé: empêcher la consommation chez les mineurs. Par ailleurs, aucune publicité n’est autorisée, d’après une loi de 2008.

GranMonte peut faire connaître son vin à l’international, mais pas dans le royaume. “Je ne peux pas afficher une bouteille, je ne peux pas décrire sur internet le goût de tel cépage, ni ses qualités”, déplore Mimi. Or, la majeure partie de sa production est écoulée en Thaïlande. Les deux sœurs critiquent cet arsenal, dénonçant une différence de traitement face aux géants du secteur qui sont certes soumis à la même législation, mais profitent de la notoriété de leur marque pour vendre et faire de la publicité autrement, selon elles.

Dans leur ligne de mire, un duopole tenu par deux des familles les plus riches du pays. Les Sirivadhanabhakdi, dont la fortune est estimée à plus de 10 milliards d’euros par Forbes, sont à la tête de la Thai Beverage Company qui produit la bière Chang. Les Bhirombhakdi (1,6 milliard d’euros) possèdent, eux, la brasserie Boon Rawd et les célèbres bières Singha et Leo.

Pour atténuer les retombées économiques du coronavirus, les sœurs, associées à de petits brasseurs artisanaux, demandent au gouvernement d’autoriser la publicité et de continuer à permettre la vente sur internet. Mais les espoirs sont minces. En attendant, Mimi surveille attentivement ses vignes. Des éléphants venus du parc national voisin de Khao Yai s’y aventurent parfois. “Ils délaissent les bananes et mangent nos raisins, on doit appeler les ‘rangers’ à la rescousse”.

Par Dene-Hern CHEN et Nattakorn PLODDEE pour AFP