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Les vignes pour faire barrage aux incendies en Provence

Incendie Correns été 2026©Michaël Latz

Auteur

Frédérique
Hermine

Date

07.09.2026

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En Provence, la vigne pourrait être bien davantage qu'un élément du paysage ; elle pourrait devenir un véritable outil de prévention des incendies. Dans le Var, où les grands feux de cet été ont ravagé plus de 7 000 hectares dont 4 750 autour de Pontevès, Cotignac et Correns, il semble que des parcelles viticoles, en rompant la continuité des massifs forestiers, aient ralenti la progression des flammes dans certains secteurs et offert aux secours des espaces de repli. 

En dix ans, plus de 22 600 hectares ont brûlé dans le département du Var, selon le Système européen d’information sur les feux de forêt (EFFIS), avec quatre années particulièrement noires : 2017, 2021, 2022 et 2026. À Correns où la forêt a brûlé à environ 60 %, Michaël Latz, du Domaine Aspras, déplore un hectare brûlé ou non récolté car trop proche du feu sur les 32 hectares de la propriété. « Normalement les vignes ne brûlent pas, sauf deux-trois rangs près de la forêt, mais sa puissance et sa vitesse, cet été, étaient impressionnantes. Ça fait 60 ans que j’habite ici et je n’avais jamais vu ça. Aux Aspras, la vigne a globalement tenu et la récolte est belle. On ne peut pas se plaindre quand des habitants ont perdu leur maison et des agriculteurs toute leur production comme les deux maraîchers de Correns. » Dans les forêts brûlées, on a découvert de grandes restanques qui étaient cultivées il y a plus d’un siècle. « Aujourd’hui avec les moyens modernes de culture, on pourrait les travailler et relancer par exemple les cultures de pistachiers, et faire remonter l’agriculture dans les collines pour bloquer la propagation du feu. » Vignes, oliviers, vergers ou pâturages peuvent constituer autant de ruptures dans le combustible forestier. 

Protégés au milieu des vignes

Laurence Berlemont, du Cabinet d’Agronomie Provençale, en a constaté l’efficacité lors de plusieurs incendies majeurs. « Un incendie peut brûler quelques rangs surtout à côté de pins qui peuvent devenir de véritables torches et les quelques rangs suivants peuvent chauffer. On perd alors la récolte, mais ça repousse. Lors du gros incendie en 2003 dans les Maures, je m’occupais du domaine de la Chêneraie, une grande parcelle de 14 ha de vignes en plein cœur du massif. Ce carré [racheté ensuite par le groupe Zannier et devenu le Clos de Capelune] permettait aux pompiers d’y installer leur base arrière et de respirer. Et d’ailleurs, une partie de l'incendie s'est arrêtée là. » Même constat en 2021 dans la plaine des Maures. Guillaume Chevron Villette, qui exploite environ 700 hectares dont 550 en propriété, a vu son exploitation encerclée par les flammes. Les vignes ont globalement résisté ; seuls deux à trois hectares près des pins ont dû être arrachés. Les bâtiments et la cave situés au milieu du vignoble ont été protégés. Au domaine de la Giscle, la même année, encerclé par les flammes, la famille Audemar avait tiré avec elle l’âne D’Artagnan au beau milieu des vignes pour se protéger en attendant les pompiers. À Porquerolles, les vignes de La Courtade forment une coupure agricole qui traverse quasiment toute l’île de part en part. « Elles participent à la protection du territoire et peuvent servir de pare-feux », explique Florent Audibert, directeur du domaine. « L’île a connu plusieurs incendies qui ont ravagé l'île à la fin du XIXe, début du XXe, surtout celui de 1911 qui a déclenché la plantation du vignoble en guise de prévention. »

Incendie Correns été 2026 ©Michaël Latz

Un entretien à maîtriser

« La vigne brûle mal et avoir de la vie agricole participe à l’entretien et au débroussaillage. De plus la vigne n’aime pas avoir les pieds dans l’eau donc les vignerons entretiennent les fossés. Ce qui en fait aussi une protection incendie. » rappelle Laurence Berlemont. La force de la vigne comme pare-feu tient donc autant à la plante qu’à tout ce qui l’entoure. Une parcelle exploitée est travaillée, ses abords entretenus, ses chemins accessibles. Elle implique une présence humaine et une activité régulière là où la recrudescence des friches, due aux difficultés économiques de la filière, devient agent propagateur des incendies. Le vignoble doit lui-même être pensé en fonction du risque. Pierre Richarme, du Domaine Pero Longo en Corse, en a fait l’amère expérience en juillet 2009 lorsque son couvert végétal s’est transformé en combustible.

Son témoignage rappelle que certaines pratiques agronomiques peuvent devenir dangereuses lorsqu’elles ne sont pas adaptées aux conditions de sécheresse extrême : « Mieux vaut labourer régulièrement les rangées enherbées un rang sur deux. Je l’ai appris à mes dépens. Je gardais un mulch [paillis] en surface pour conserver un peu d’humidité et de fraîcheur sur les sols mais il est devenu très sec et lorsque l’incendie s’est déclaré, il s’est enflammé entre les rangs. Ça n’était pas de grandes flammes mais ça a parcouru toute la parcelle. La chaleur dégagée au pied des ceps a ruiné toute la vendange et on a dû replanter un tiers de la surface. Depuis, on laboure systématiquement entre les rangs à partir de février-mars ». Car il ne s’agit pas seulement de planter, mais d’entretenir. Une végétation sèche entre les ceps et aux abords de la parcelle peut vite se transformer en boulevard pour le feu.

Réserve des Maures Chevron Villette©F.HerminHermine

Imposer une stratégie cohérente à tous

Laurence Berlemont imagine ainsi de véritables quadrillages agricoles au cœur des massifs. « Des carrés de 100 ou même 500 hectares pourraient faire barrage et si ça brûle, ce serait quand-même limité au lieu d’en perdre 10 000. Donner la vigne en fermage à des jeunes agriculteurs ou payer cinq bergers ne coûterait pas grand chose en fonds publics, à part peut-être une aide au départ pour déboiser ».

Dans un contexte où chaque grand feu mobilise des moyens considérables, la prévention agricole peut apparaître comme un investissement plutôt qu’une dépense supplémentaire. Et de suggérer de mettre dans une salle toutes les instances et les professionnels concernés sur le territoire pour décider qu’un massif ne doit plus faire plus de 1000 hectares d’un seul tenant et « réfléchir à des coupures agricoles sérieuses, pas juste un chemin de 100 mètres. » Michaël Latz, quand il était maire de Correns, avait tenté l’expérience, en vain. Il avait réuni l’ONF, le conseil général, le Sdis, pompiers, chasseurs, forestiers et bergers afin de définir une stratégie commune pour protéger le plateau forestier. « Au bout d’une journée, c’était la foire d’empoigne, chacun défendant sa chapelle et impossible de trouver un accord sur les coupe-feux et l’écobuage. Il faudrait une autorité capable d’arbitrer et d’imposer une stratégie cohérente ».

Cette approche rejoint la position de la sénatrice du Var, Françoise Dumont, chargée cet été d’une mission interministérielle consacrée à l’anticipation, la prévention, la préparation et la lutte contre les feux de forêt. Elle défend « une approche globale de résilience des massifs », fondée notamment sur le renforcement des obligations de débroussaillement et le redéveloppement du pastoralisme. « Il faudrait également donner la possibilité aux agriculteurs de cultiver dans des zones classées. »

Dans le contexte actuel, il est difficile d’inciter de nouveaux exploitants à planter de la vigne alors que la filière connaît des difficultés de commercialisation. La fonction de prévention pourrait devenir un argument supplémentaire pour maintenir ou reconquérir certaines terres agricoles. La question est alors moins celle de la rentabilité que du service qu’elle rend au territoire. Une vigne productive est une vigne entretenue ; elle constitue simultanément une activité économique, un espace ouvert et une infrastructure accessible aux secours.

Incendie Correns 2026 ©Michael Latz