Ce n’est pas parce qu’Yquem, Rieussec ou Suduiraut ont renoncé au millésime 2012 qu’il faut faire une croix sur le Sauternais. La preuve avec l’œnologue Denis Dubourdieu.

Pour cette semaine des Primeurs, les grands crus de Sauternes et de Barsac ont pris leur quartier au château La Lagune à Ludon-Médoc, sur la route des 1855. Avec comme objectif notamment de faire oublier qu’Yquem a choisi de faire l’impasse sur ce 2012 (mais aussi Suduiraut, comme nous venons de le révéler). Néanmoins, si la star de Sauternes a renoncé faute d’une qualité suffisante, ce n’est pas une raison pour faire une croix sur ce millésime. Explication avec l’œnologue Denis Dubourdieu, le conseil d’Yquem et propriétaire, entre autres, de deux crus classés de Barsac : les chateaux Doisy Daëne et Cantegril.

Terre de vins. Avant d’évoquer Sauternes, quel est votre sentiment général sur ce millésime 2012 ?

Denis Dubourdieu. J’ai écrit une note sur le sujet qui s’intitule : l’antithèse climatique de 2011, plutôt réussie sur les grands terroirs. Et ce parce que la situation climatique a été strictement l’inverse de 2011. En 2011, nous avons eu un été frais entre un printemps chaud, voire très chaud et une arrière saison très belle. On a fait des vins plutôt variables mais certains intéressants.Et en 2012, ce fut l’inverse avec un été magnifique encadré par un printemps très humide et une arrière saison plutôt perturbée.

Quelle est la principale conséquence de cette situation ?

Comme c’était une année tardive et une arrière saison perturbée, les vendanges ne pouvaient pas s’étirer indéfiniment. Il y avait une « dead line ». Ce sont donc les cépages précoces qui en ont le mieux profité et en particulier le merlot ainsi que les terroirs précoces. Toutefois, la situation s’est compliquée en ce que l’été très sec, fut même dans certains cas extrêmement sec, voire trop sec. Ce qui n’a pas été sans incidence sur des terrains craignant la sécheresse comme les graves.

Justement quelles appellations s’en sont le mieux tirées ?

Ce qui a le mieux marché, ce sont les sols qui ont quand même une certaine réserve en eau. Soit, les argiles de Pomerol et les argilo-calcaires de St-Emilion. La rive droite dans une certaine mesure a donné d’assez beaux vins. Cependant, les terroirs où le travail des hommes a su contrecarrer les effets du climat ont aussi su tirer leur épingle du jeu. En particulier avec des vendanges en vert extrêmement sévères et à point nommé en particulier sur la rive gauche. A Margaux et à Saint-Julien, il y a de très beaux vins.

Vous qui possédez deux châteaux dans le Sauternais, ce millésime restera aussi marqué par le retrait d’Yquem. Cela est-il un handicap ?

Sur Yquem, étant consultant pour ce château je ne m’exprimerai pas. Je suis tenu par le secret professionnel. En ce qui me concerne, je suis très content du 2012. Les notes du Wine spectator viennent de paraître et avec Doisy Daëne et Cantegril, nous sommes dans les trois premiers. Pour autant, si c’était possible de faire d’assez jolis vins dans le Sauternais cette année, c’était beaucoup plus difficile à Sauternes qu’à Barsac, car il y a là deux terroirs très différents. A Barsac, nous sommes sur un plateau calcaire avec des réserves en eau plus importantes que les graves de sauternes, donc la vigne n’a pas souffert de la sécheresse. Après les pluies de septembre, la pourriture noble y est arrivée plus vite. Néanmoins, j’ai connu dans ma vie des millésimes beaucoup plus difficiles et il m’est arrivé, sans qu’on en fasse des articles, de ne pas remplir des bouteilles de Doisy Daëne, en particulier en 92, 93 et 94, soit trois années de suite. Si, cette année, j’avais trouvé cela insuffisant, j’aurais fait de même. Cette année, on ne pouvait réussir que de petites quantités.

Diriez-vous que ce 2012 est un millésime normal ?

Ce n’est ni un millésime normal ni anormal. Bordeaux est un vignoble situé dans un climat tempéré, il y a des millésimes de rêve, et il y a des millésimes pour lesquels toutes les conditions climatiques ne sont pas satisfaites, ce sont donc des millésimes bons, moyens ou très médiocres. Le dernier millésime médiocre que j’ai connu, on pourrait dire que ce serait 1997. Ensuite, nous avons eu des millésimes bons à moyens-bons comme 2004 et 2007. Je pense que 2012 sera meilleur que 2004 et 2007. Ce 2012, je le vois plus dans la catégorie de 2006.

Malgré ses conditions climatiques difficiles, on vous sent optimiste ?

Je suis un marin de vacances, mais je connais la mer. Il y a des traversées où on a le beau temps et le vent portant. Et comme dit le proverbe : « quand il fait beau, ma petite sœur fait du bateau… » Et il y a des traversées un peu plus dures et on arrive quand même à bon port. Mais ce sont ces traversées qui laissent le meilleur souvenir parce qu’au fond on a négocié avec la nature. Je garderai un excellent des beaux vins qu’on a fait en 2012 parce qu’on les a arrachés à une nature qui est ni notre amie ni notre ennemie.

Si vous ne deviez retenir qu’une appellation pour ce 2012, quelle serait-elle ?

Si je devais donner un coup de cœur, je dirais Pomerol.

Propos recueillis par Jefferson Desport
Photo : Deepix pour « Terre de Vins » n°17