(photos Emmanuel Perrin)
(photos Emmanuel Perrin)

Le cinéaste britannique à la filmographie monumentale a décidé de consacrer à sa propriété du Luberon, le Mas des Infermières, la même méticulosité légendaire qui irrigue ses films depuis plus de quarante ans. Il a reçu “Terre de Vins” en exclusivité pour raconter son projet familial.

“Alien”, “Blade Runner”, “Gladiator”, mais aussi “Une Grande Année”, tourné dans le Vaucluse en 2006… Ce sont quelques-uns des titres les plus acclamés d’une filmographie qui s’étend sur près de 45 ans. Inlassable raconteur d’histoires et créateur de mondes d’une éblouissante précision, Ridley Scott est un cinéaste majeur dont l’œuvre a nourri des générations de cinéphiles. À 83 ans, ce natif du Tyne and Wear en Angleterre est loin de lever le pied : il enchaîne les projets hollywoodiens* et a surtout décidé de se consacrer davantage à sa propriété viticole du Luberon, acquise en 1992. Jusqu’ici resté discret, le Mas des Infermières veut s’inviter enfin sous les projecteurs.

Comment êtes-vous devenu propriétaire du Mas des Infermières ?
J’avais autrefois une petite ferme, dans la région des Cotswolds, qui est l’un des plus jolis coins du sud de l’Angleterre. Le souci, c’est qu’il y pleut tout le temps, et au bout de dix ans j’ai commencé à en avoir assez. J’ai donc décidé de la vendre, mais je voulais conserver un pied à la campagne. En constatant que les vols directs entre Londres et Marseille duraient moins de deux heures, l’évidence s’est imposée : il fallait que je trouve une propriété dans le sud de la France, au soleil. J’ai cherché pendant deux ans, et puis un jour je suis arrivé ici, à Oppède, en 1992. J’ai d’abord eu un coup de cœur pour la maison. Et il y avait un vignoble de 10 hectares. J’étais alors très pris par mes projets cinématographiques ; j’ai donc délégué l’élaboration du vin à une coopérative locale, et cela a duré ainsi pendant un certain nombre d’années.

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie de reprendre en main le vignoble ?
Ma famille et moi adorons cet endroit et sa culture. Mes trois enfants viennent souvent avec leurs propres enfants. C’est un lieu qui a une histoire très riche, remontant au moins à l’époque des Croisades. Le domaine a aussi appartenu à un général de l’armée napoléonienne, Louis Benoît Robert. Ici je peins, j’écris, je corrige des scripts, je dessine mes storyboards. Comme nous sommes tous très attachés à cette propriété, nous avons décidé de laisser une empreinte avec les vins que nous produisons. Nous souhaitons que l’exploitation devienne profitable et génère des bénéfices, pour cela nous avons une véritable approche entrepreneuriale. J’espère que les membres de ma famille en seront les propriétaires pour de nombreuses générations.

Pouvez-nous détailler votre ambition pour le domaine ?
Notre ambition est d’abord de produire des vins de belle qualité, mais accessibles, en style comme en prix. Nous avons actuellement 30 hectares, dont 24 de vignes et 20 en production – nous avons planté 14 hectares en deux ans. Nous venons de mettre la touche finale, après deux ans de travaux, à notre nouveau bâtiment technique, d’une surface totale de 1 500 m2 : avec son cuvier gravitaire très moderne, et son chai souterrain dont seulement un tiers est actuellement utilisé, il est prévu pour de futures augmentations de la surface du vignoble.
La direction est assurée par Christophe Barraud, qui est arrivé comme consultant en 2017 et qui est désormais pleinement aux manettes. Nous croyons au fort potentiel de ces terroirs. C’est pourquoi nous avons fait d’importants investissements. Je suis personnellement intervenu sur la conception des bâtiments et des aménagements extérieurs. J’ai aussi dessiné les étiquettes, qui sont une évocation de la douceur de vivre ici. “Tennis, sport, drink, sex and good health”, c’est ma conception de la Provence !
Pour l’instant, nous avons trois cuvées, sur le millésime 2020 : deux rosés sur des profils complémentaires, et un rouge uniquement passé en cuve. Deux autres rouges sont actuellement en cours d’élevage en fûts, notamment un 100 % syrah. Nous allons aussi produire du blanc. Enfin, nous avons inauguré la boutique du domaine, qui est également un lieu d’exposition d’accessoires et costumes de certains de mes films. Nous allons dans un second temps proposer un programme de visites. Et nous avons trois maisons pour des locations de vacances dans le vignoble.

Ci-dessous : Ridley Scott et le directeur du Mas des Infermières, Christophe Barraud.

Quelle est votre histoire personnelle avec le vin ?
Je viens d’une région d’Angleterre où l’on buvait de la bière brune plutôt que du vin. Mon père était dans l’armée, j’ai beaucoup voyagé dans mon enfance, ce qui a été le socle de mon éducation et a contribué à me rendre très tôt autonome. La première révélation est venue quand j’avais 17 ans : je suis parti du nord de l’Angleterre avec la voiture du père d’un ami. Nous avons traversé la Manche, puis nous avons roulé à travers toute la France, jusqu’à Saint-Tropez. Je me suis allongé sur la plage, au soleil, puis j’ai découvert le fromage français et le vin. Ma première vraie expérience du vin, c’est ça : du vin tout simple, en carafe, avec un steak frites, au bord de la Méditerranée ! En tant qu’étudiant, c’était le paradis. Malheureusement nous n’avons pas vu Brigitte Bardot.

Quel buveur de vin êtes-vous ?
J’essaie de limiter ma consommation. Je contrôle en carafant une demi-bouteille, et je m’y tiens pour la soirée. Mes goûts sont variés. J’ai toujours aimé les bordeaux, en particulier les pauillacs. En Californie, où je vis la plupart du temps quand je ne suis pas en tournage, les vins sont assez puissants ; j’aime les vins délicats, qui ne vous montent pas à la tête, c’est ce que nous essayons de faire ici. J’aime le pinot grigio en Italie, le sancerre, les bourgognes blancs aussi. Un rouge qui m’a marqué est un aloxe-corton de 1976 ou 1977, sa saveur m’est restée en mémoire… Ici, dans le Luberon, en l’espace de trente ans, le niveau général a vraiment augmenté, on trouve beaucoup de très bons vins.

C’est ici aussi que vous avez tourné “Une Grande Année” où le vin occupe une place centrale.
Je l’ai tourné à 10 minutes d’ici, à Bonnieux. J’étais très ami avec l’écrivain Peter Mayle, qui a rencontré beaucoup de succès avec ses livres sur la Provence. Nous étions voisins et, lors d’un Nouvel An fêté ensemble, je lui ai dit que j’aimerais tourner un film ici, sur le bonheur de vivre dans cette région. Je lui ai raconté l’histoire que j’avais en tête, et comme il a adoré l’idée, je lui ai dit “Tu écris le livre, je fais le film”. En quelques mois, c’était dans la boîte ! Avec Russell Crowe, Albert Finney et Marion Cotillard. C’est l’une de mes rares comédies romantiques mais j’ai beaucoup aimé cette expérience. Le propriétaire du château La Canorgue nous a beaucoup facilité les choses pendant le tournage, et cela a contribué à m’encourager à franchir cette nouvelle grande étape.

Les rencontres autour du vin, c’est important pour vous ?
Bien sûr, j’ai beaucoup d’amis avec lesquels je partage cette passion. Certains sont de gros buveurs, d’autres non. La seule personne avec laquelle je n’ai pas partagé cette expérience du cinéma et du vin est Francis Ford Coppola, que je n’ai jamais rencontré mais que j’admire beaucoup. Bien entendu, j’ai tourné « 1492 » avec Gérard Depardieu. Il est très impressionnant, et il aime vraiment le vin.

C’est quoi, pour vous, un grand vin ?
Le vin est un art, un vecteur d’émotion comme le cinéma. Juger un vin comme « grand » dépend de notre capacité à reconnaître ce qui nous touche lorsqu’on le déguste. Cela s’acquiert en buvant beaucoup (rires) mais dépend bien sûr d’un bon palais. Cela étant dit, je pense que l’on ne devient vraiment un amateur de vin qu’en étant capable d’apprécier la qualité de la vie. C’est mon moteur depuis toujours. J’ai 83 ans, je suis en pleine forme, plein de projets… j’ai l’impression d’avoir 27 ans. Bon, allez, peut-être 42 (rires).

* Prochainement : “The Last Duel” avec Matt Damon, “House of Gucci” avec Lady Gaga, et un film sur Napoléon avec Joaquin Phoenix.

“Terre de Vins” aime…
Source rouge 2020, AOC Luberon

Parmi le trio de vins actuellement disponible, les deux rosés (Chevalier et Source, l’un sur le fruit, l’autre sur la tension) sont bien aboutis, mais c’est le rouge qui nous a emballés. Violette, mûre et prune, une jolie palette de fruit noir rehaussé d’épices annonce une bouche tonique et gourmande, très sapide, ourlée de tanins fins. Un assemblage syrah-grenache-carignan au joli profil sudiste, charnu et digeste. 15 €. http://masdesinfermieres.com/

Cet article est une version éditée de l’entretien publié dans “Terre de Vins” n°72 (juillet-août 2021).