Jeudi 5 Mars 2026
Frédéric Engerer ©Raphaël Reynier
Auteur
Date
05.03.2026
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Neuf domaines. Château Latour à Bordeaux. Château Grillet en Vallée du Rhône. Jacquesson en Champagne. Eisele Vineyard en Californie. Beaux Frères en Oregon. Et enfin en Bourgogne, Clos de Tart, Domaine d’Eugénie, Bouchard Père & Fils, puis un petit dernier né en 2025, le Domaine des Cabottes. C’est la magnifique collection d’Artémis Domaines, branche d’investissements viticoles de la famille Pinault, sur lequel veille le directeur général Frédéric Engerer.
Né en 1964 en région parisienne, Frédéric fait remonter ses plus anciens liens avec le vin à un grand-père négociant dans le Languedoc, aux étés d’enfance passés à Narbonne, au nez plongé furtivement dans les fonds de verre, bravant l’interdit d’une grand-mère qui veillait au grain. Étudiant à Paris, le jeune homme crée un club de dégustation avec des camarades de HEC, se précipite dans les Foires aux Vins pour garnir sa cave de grands crus, se rend en Bourgogne pour frapper à la porte des grands vignerons et les convaincre de lui céder quelques bouteilles. De cette « passion dévorante », il n’envisage pas encore de faire une carrière : sa première vie professionnelle se fait dans la publicité et le conseil en stratégie. Jusqu’à la rencontre, en 1994, avec François Pinault, qui vient d’acquérir Château Latour quelques mois plus tôt. L’homme d’affaires visionnaire perçoit dans ce trentenaire l’énergie et le talent qu’il lui faut pour rendre au Premier Grand Cru Classé de Pauillac tout son lustre. C’est le début d’une collaboration qui, depuis trente ans, s’est écrite sous le signe de développements ambitieux et de prises de décision audacieuses. Rencontre avec un homme aux idées claires et au parler franc, qui porte sur le monde du vin un regard d’une rare acuité.
Tout d’abord, il y a la rencontre avec un homme, François Pinault. On ne croise pas souvent des figures aussi marquantes. C'est une personnalité exceptionnelle. Pour me convaincre de quitter Paris et le conseil, il fallait que le projet ait de sérieux arguments. Ma mère, d'ailleurs, était déçue : elle trouvait dommage d'avoir payé de grandes études pour que j'aille « vendre du vin », car elle gardait l'image du négoce de son père. Je crois qu’elle a un peu revu son avis depuis…
En arrivant à Latour, j’étais effectivement très jeune. Je n’avais pas de formation technique, il fallait donc que je fasse mes preuves, auprès de mes homologues des autres grandes propriétés mais aussi en interne. Mon point fort est que j’étais avide d’apprendre. Il faut se rappeler qu’à l'époque, on prédisait le pire aux Premiers Grands Crus Classés de Bordeaux : il y avait la concurrence galopante des stars californiennes, on disait que les vins de garage de la Rive Droite allaient nous distancer parce qu'ils étaient dans la vigne à tout faire à la main sur 3 hectares, alors que nous, on gérait des surfaces énormes. Ma décision a donc été simple : on va gérer nos 65 hectares de l’époque comme si on n'en avait que deux. On a tout repris à zéro, regoûté chaque parcelle à l'aveugle, tout re-hiérarchisé. Si une parcelle historique de « grand vin » ne se montrait pas au niveau, elle était écartée. Ma référence, c’est que j’ai pu déguster de très vieux millésimes de Latour, nous avons la chance d’avoir une œnothèque unique. Lorsqu’on fait goûter des vins qui ont plus de 50 ans à l’aveugle et qui surprennent tout le monde, on sait qu’on est en présence d’un potentiel incroyable, qu’il faut absolument s’employer à magnifier sans s’appuyer sur de vieilles recettes.
Le passage au bio a démarré en 2008 à l’époque avec Pénélope Godefroy, puis aujourd’hui avec Hélène Génin qui assure la direction technique du domaine. Cette décision était la suite logique de tout ce que nous avons remis à plat en termes de viticulture. En se resserrant sur le cœur de terroir on a réduit la part de grand vin, à environ 120 000 bouteilles (on en faisait 150 ou 180 000 quand je suis arrivé), ce qui nous a permis de « muscler » notre second vin, Les Forts de Latour. On a continué d’étendre le foncier sur Pauillac pour se situer aujourd’hui à près de 97 hectares.
La sortie des Primeurs, décidée en 2012, visait deux objectifs : arrêter de mettre des vins trop jeunes sur le marché et maîtriser la spéculation sur nos bouteilles qui circulaient trop tôt. Mais on a découvert un troisième bénéfice : une certaine liberté dans l’ordre des mises en marché. On a sorti le 2017 avant le 2016, et là on sort le 2019 avant le 2018. On se met à la place de l'amateur qui achète une caisse de Latour : il est en 2026, il veut pouvoir carafer une bouteille tout de suite sans se dire qu'il a fait une bêtise. On garde les vins en moyenne N+8 pour Latour et N+6 pour Les Forts. On nous a beaucoup critiqué à l’époque pour cette décision, mais compte tenu des problèmes rencontrés actuellement par le système des primeurs, on peut dire que c’est de l’histoire ancienne.
François Pinault a une vision aiguë de la valeur patrimoniale des grands terroirs, il les voit comme des œuvres d’art. La stratégie en question, c’est un équilibre entre le rêve et la réalité. Le rêve d’aller quelque part, et la réalité de se confronter à la faisabilité d’un projet. Vous savez, durant toutes ces années, il y a aussi des opportunités qui n’ont pas abouti ; mais la réalité nous rattrape aussi parfois par un coup de fil inattendu, une rencontre heureuse. Notre filtre de décision est simple : il faut que le domaine visé soit au sommet qualitatif de sa région, compatible avec notre état d'esprit, et complémentaire avec le reste de notre portefeuille, qu’il vienne vraiment l’enrichir. On a pris Château Grillet parce que c'était un défi fabuleux dans le Rhône, avec encore une marge de progression possible. Eisele Vineyard dans la Napa Valley, c’était l’opportunité de retrouver la définition des grands millésimes des années 70 qui prouvaient la force de ce terroir. Jacquesson, c’est un champagne incroyable… Aujourd'hui, la collection d’Artémis Domaines est une richesse et une sécurité.

J'avais fait un mémoire dès 2003 sur la Bourgogne en citant trois noms, dont le Clos de Tart. On a finalement pu l’acquérir 14 ans plus tard… C’est une propriété qui est très singulière dans le paysage bourguignon, traditionnellement morcelé : elle fait 7,5 hectares d'un seul tenant, c’est un ensemble autonome, séculaire, avec une histoire qui remonte au XIIè siècle. Le Domaine d'Eugénie, acquis en 2006 et basé à Vosne-Romanée, c’est a contrario une mosaïque de parcelles qui exprime la diversité de la Côte de Nuits à travers plusieurs cuvées. C’est une équipe jeune, très passionnée. Bouchard Père & Fils, c'est le génie de la Côte de Beaune, une maison qui remonte à 1731 et que l’on a reprise fin 2022. On a arrêté l'activité de négoce pour se concentrer à 100% sur la partie domaine - initialement 96 hectares, mais on en a extrait un gros tiers, environ 35 hectares de parcelles « iconiques », en blanc comme en rouge, pour créer l’an dernier le Domaine des Cabottes. Cette décision nous aide à avoir une approche plus précise, village par village, et à mieux segmenter les activités de chaque entité en Bourgogne. Les premiers vins du Domaine des Cabottes, sur le millésime 2023, seront mis en marché dans deux mois, avec une vingtaine d’appellations environ.
Il faut faire attention au risque de déconnexion. De notre côté, on a ouvert le parachute il y a deux ans pour ne pas créer de coups de volant sur les prix. Et l’on a la possibilité, avec une maison comme Bouchard qui représente un certain volume, de décliner des cuvées à prix attractif. On doit être fier de proposer des vins à des prix raisonnables. La Bourgogne résiste plutôt bien : la demande est stable. Cette région bénéficie d’une belle cote d’amour et l’amateur, au lieu d’acheter six bouteilles, en achète parfois trois mais il reste fidèle. Il y a encore beaucoup de pépites à dénicher sur la Côte Chalonnaise, le Mâconnais, même à Beaune. La région dans son ensemble a beaucoup évolué : on est passé d’une Bourgogne « fermière » à un vignoble qui se remet en question, avec des jeunes, des techniciens qui sont allés voir ailleurs. Il y a un vrai dynamisme, de la régularité dans les vins, et ça aussi c’est majeur pour l’amateur.
La crise touche tout le monde, toutes les régions en subissent les effets. En ce qui concerne Bordeaux, il est difficile d’être optimiste à court terme. On subit un effet ciseau entre la baisse manifeste des rendements depuis plusieurs années et l’explosion des coûts de revient. Le seuil de rentabilité, même pour des grands crus, est compliqué à atteindre. Et pourtant les vins n’ont jamais été aussi bons. Aux États-Unis aussi, la situation est compliquée, les tensions douanières et géopolitiques ont fortement affecté les exportations, vers le Canada notamment. Le moment est violent. Pour s'en sortir, il faut de la diversification et une exigence technique sans faille sur les produits que l’on met en marché.
Il ne faut pas, et on ne peut pas chercher à forcer les jeunes à boire du vin, ce n'est pas le bon angle. Le bon début, c’est de réexpliquer et « réenchanter » notre métier, celui de la vigne, de la terre. Les jeunes sont en quête de sens : si on leur montre que le vin est avant tout un sujet de territoire, un environnement, une civilisation, ils s'y intéressent. Mes filles m’ont toujours vu déguster du vin, mais elles ont aussi fait les vendanges ; au-delà du fait de s’imprégner du produit, de le sentir, elles ont fait l’expérience physique de ramasser les raisins dans les vignes, elles ont compris la difficulté et la magie du vin. C’est en re-créant ce lien, en parlant du caractère unique de ce produit, qu’on arrivera à toucher ces nouveaux consommateurs.
Cet entretien est extrait du n°117-118 de Terre de Vins (mars 2026)

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