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[Dry January] Ce que notre abstinence révèle de notre société (selon Emmanuel Kant)

Auteur

Lucie
de Azcarate

Date

07.01.2026

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Depuis 2020, année après année, à grand renfort de communication sur la santé, le dry january fait de plus en plus d’adeptes. En 2026, près d’un quart des Français (23 %) s’interdira de boire pendant le mois de janvier dont 47 % des 25-34 ans, selon une étude YouGov pour le Huffington Post. Pour le secteur des vins et spiritueux, cette abstinence représente une perte sèche que les onze mois qui suivront ne permettront pas de compenser. Pour les Français, il s’agit d’un changement de paradigme qui leur est imposé. Alors qu’une consommation modérée d’alcool était communément admise, désormais c’est l’abstinence totale, au moins pendant un mois, qui est encouragée. Cette bascule nous donne l’occasion d’interroger l’importance symbolique et sociale que revêt la consommation de boissons alcoolisées dans nos sociétés. À la fin du XVIIIe siècle, le philosophe Emmanuel Kant s’était lancé dans l’exercice dans son « Anthropologie d’un point de vue pragmatique ». Son patronage fournit un excellent point de départ à notre réflexion.

Pour opposer tempérance et abstinence sans caricature, Emmanuel Kant, philosophe des Lumières, se révèle bien commode. Il conceptualisa, entre autres notions, « l’impératif catégorique », principe psychorigide qu’on peut résumer ainsi : l’autodiscipline précède l’autodétermination, c’est-à-dire la liberté individuelle. Impossible donc de le soupçonner d’apologie de l’excès, d’autant que lui-même s’astreignait à une vie d’étude, sans le moindre débordement, que ses contempteurs taxèrent de morne. Loin d’être un noceur donc, il défend une consommation modérée de vin et de bière et analyse leur importance dans nos rituels sociaux. La posture d’anthropologue qu’il adopte pousse la réflexion sur le terrain des mœurs que la polarisation actuelle du débat sur la santé nous interdit.

Le rapport à l’ivresse comme indice d’émancipation

S’il faut apporter un gage que le philosophe des Lumières était pour une consommation modérée, en voici un premier, plutôt moralisateur : « Si on boit en société, c’est mal se conduire que de pousser l’intempérance jusqu’à l’obnubilation des sens, non seulement par égard pour le groupe avec lequel on s’entretient, mais aussi par estime de soi , de sortir en titubant ou d’un pas mal assuré, même seulement en balbutiant » et un second qui clôt le débat, puisqu’il réprouve aussi l’enivrement solitaire : « L’ivresse taciturne, c’est-à-dire qui ne donne pas de vivacité dans les relations sociales et dans l’échange des pensées a, en soi, quelque chose d’honteux. » Il concède cependant : « La boisson délie la langue : in vino disertus. Mais elle ouvre aussi le cœur, servant d’instrument matériel à une qualité morale : la franchise. » Aussi, les réunions autour de la bière débouchent sur la rêverie, tandis que les bachiques sont qualifiées de « joyeuses, bruyantes, bavardes et spirituelles ».

De ces observations anthropologiques et pratiques, Kant, qui ne cessa jamais de philosopher, tire deux conclusions. La formulation de la première a de quoi désarçonner : « Les femmes, les gens d’Église, et les juifs ont coutumes de ne pas s’enivrer ; ou du moins ils évitent avec soin de le laisser paraître, parce qu’ils sont dans un état d’infériorité civique et qu’ils doivent absolument se tenir sur la réserve (ce qui requiert une totale sobriété) », mais a le mérite d’être claire. On se réjouit néanmoins que le corollaire opère : dans notre constitution égalitaire, où chacun accède au statut de citoyen, tout le monde peut s’adonner à une légère ivresse sans se soucier d’entacher sa réputation.

Le second principe concerne l’effet de groupe : « les buveurs joyeux acceptent difficilement qu’un convive garde la mesure au milieu de leur beuverie, car il représente un observateur qui fait attention aux fautes des autres, mais se tient lui-même sur la réserve ». Aujourd’hui, cette dissension entre buveurs et abstinents persiste mais ce sont désormais ces derniers, confortés par l’argument hygiéniste, qui s’en plaignent. Il existe en effet une pression du groupe à boire, à partager les libations, et ne pas en être dérange les buveurs. C’est tout l’objet du dry january qui conjure l’effet de meute par le nombre pour imposer la sobriété. En devenant un phénomène social, ce rendez-vous annuel déplace peu à peu les curseurs de la bienséance.

Actualisation du modèle et mise en garde

Les adeptes du dry january se retranchent derrière l’argument massue de la santé que la modération, jusqu’alors, semblait satisfaire. Désormais, le moindre verre de vin serait suspect puisqu’il en entraînerait nécessairement d’autres ; autant s’abstenir. Aussi, la consommation de vins et spiritueux, même modérée devient suspecte. Le point de bascule se situe précisément dans ce changement d’appréhension. Jusqu’alors, le savoir-vivre reposait sur la confiance mutuelle et réciproque : partager une bouteille de vin entre amis ne constituait pas un risque, si ce n’est de se laisser aller à la confidence. Tandis que l’abstinence, qui s’impose comme une nouvelle norme, fait planer entre les individus un climat de suspicion, où la responsabilité de chacun, et donc la liberté individuelle n’entre plus en ligne de compte. Depuis le 1er janvier, EDF a banni l’alcool au travail, des pots entre collègues aux séminaires, préférant donc à la confiance une interdiction pure et simple, comme on le fait, à juste titre, pour les mineurs…

Qu’aurait pensé Emmanuel Kant de notre époque ? Dans un texte fondateur, « Qu’est-ce que les Lumières », paru en 1784, il exhorte les Européens à sortir de leur état de minorité, à prendre leurs responsabilités, à assumer leur liberté individuelle. Force est de constater, qu’encore aujourd’hui, s’émanciper d’une tutelle morale requiert de la force de caractère et du discernement. Ceci n’est pas un appel à la débauche, seulement une mise en garde sur la pression morale qui s’exerce, avec les meilleures intentions du monde (peut-on espérer), sur les amateurs de vins et spiritueux. Rappelons, à toutes fins utiles, qu’au XVIIIe siècle, personne n’enviait l’infériorité civique des femmes et des hommes d’Église qui s’interdisaient de boire, du moins en public.