Nils-Udo a été l’un des premiers artistes à abandonner les cimaises des musées pour intégrer ses œuvres dans la nature. S’il est considéré comme l’un des fondateurs du landart, il s’en dissocie en refusant de composer avec des matériaux manufacturés et en veillant à ce que la nature ne soit pas seulement un écrin, mais entre en interaction avec ses œuvres. Sa nouvelle sculpture, « Habitats », jette ainsi une lumière sur le travail de cocréation avec la nature que tente de mettre en œuvre Ruinart à travers ses projets agroforestiers.

Le principal défi du vigneron a toujours été de trouver sa juste place dans la nature. L’équilibre est subtil. D’un côté, il lui faut renoncer à la tentation de devenir un petit démiurge qui se prétendrait capable de tout contrôler, de l’autre, s’il souhaite produire de beaux raisins, il ne saurait, non plus, rester passif et s’abandonner en toute confiance aux caprices de la nature… Son travail suit donc une voie intermédiaire, celle d’un accompagnement, d’une collaboration, voire d’une co-création. Tel est le sens de la nouvelle œuvre du pape du landart, Nils-Udo, installée au milieu des vignes de Ruinart et formée de trois grands pieux en bois au sommet desquels l’artiste a entreposé les pieds de vignes que la Maison a accepté d’arracher pour pouvoir planter ses haies.

Ces agglomérations de branchages qui forment comme des arbres artificiels (bien qu’ils ne soient constitués que d’éléments naturels) doivent permettre aux animaux d’y construire leurs nids, d’où le nom de cet ensemble : « Habitats ». Au fil du temps, insectes et oiseaux s’approprieront et modifieront ce que la main de l’homme a commencé à façonner, participant par leur travail à l’évolution de l’œuvre. Elle deviendra par là-même, le reflet de cette cocréation viticole que veut développer la maison par son investissement dans l’agroforesterie. L’évolution des sculptures dans leur environnement fera d’ailleurs l’objet d’une série de photographies réalisées par l’artiste au gré des saisons et du cycle de la vigne.

Une autre lecture consiste à voir dans ces dispositifs étranges, des autels sacrificiels élevés vers le ciel sur lesquels les ceps arrachés forment une offrande à la nature, un tribu que le vigneron a accepté de payer pour la préserver et en échange duquel celle-ci continuera à lui prodiguer généreusement ses fruits.

Enfin, la silhouette de ces sculptures flanquées de grands bras peut évoquer de manière amusante les épouvantails que les paysans utilisent pour faire peur aux corbeaux.  Sauf que, si ces bras sont ouverts, ce n’est pas pour chasser les animaux mais au contraire pour les accueillir « à bras ouverts ». Ces épouvantails inversés traduisent ainsi la volonté de l’homme de ne plus accaparer l’espace que forme les vignes mais de le partager à nouveau pour mieux en jouir de manière durable.

Comme toutes les œuvres d’art, la vocation de ces sculptures est évidemment d’interpeler, de contribuer aux changements des mentalités. De ce point de vue, elles bénéficient d’une implantation stratégique, le long de la route très fréquentée qui part de Reims et file vers l’Est de la Montagne en passant par le vignoble de Taissy. C’est ici que Ruinart possède un domaine exceptionnel en Champagne parce qu’il échappe à l’extrême morcellement habituel. Constitué de 40 hectares d’un seul tenant, il représente grâce à cette caractéristique, l’endroit rêvé pour expérimenter ces nouvelles pratiques d’agroforesterie qui cherchent à recréer des corridors entre les réservoirs de biodiversité, en l’occurrence la forêt de Montbré, le grand pré en jachère qui longe la voie ferrée, et différents bosquets.

Si jusque-là la maison mettait surtout l’accent dans sa communication sur son site des crayères, elle met désormais de plus en plus en avant ce domaine où elle s’approvisionne depuis 1733, symbole fort de son enracinement dans le vignoble. L’année dernière déjà, l’artiste Thomas Saraceno y avait fait décoller son aérocène pour figurer l’impact que pouvait avoir une augmentation en apparence minime d’un degré sur l’équilibre de la nature. Le bâtiment agricole installé à l’entrée s’est également vu doter d’une très belle extension en bois avançant à l’intérieur des vignes. Alexandre Benjamin Navet, qui avait déjà réalisé la première customisation de l’étui seconde peau, a orné la façade d’une grande fresque.

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