Comment conjurer le “signe indien” d’un millésime marqué par l’épreuve d’une pression mildiou hors norme, sanctionné par des rendements quasi confidentiels et qui, pourtant, a donné naissance à des vins lumineux ? Au château Marsau, Anne-Laurence et Mathieu Chadronnier ont trouvé la solution.

Le souvenir est encore vivace, à fleur de peau, presque douloureux. Anne-Laurence Chadronnier se remémore ce millésime 2018, cette vague de mildiou impitoyable qui s’est abattue sur le vignoble. C’était sa première année de conversion en bio ; le pire scénario s’est alors produit, ne concédant que très peu de chance à la récolte et ne laissant à la vigneronne que le goût amer de l’impuissance. Mais passé le temps de la sidération, est venu celui de la révolte et du rebond.

Château Marsau, nous vous en avons déjà parlé. C’est cette propriété de près de 14 hectares en appellation Francs-Côte-de-Bordeaux, appartenant à Anne-Laurence et Mathieu Chadronnier. Une pépite de la rive droite qu’Anne-Laurence connaît sur le bout des doigts depuis 2012, et qu’elle pilote pleinement depuis bientôt quatre ans.

Comme dans certains arts martiaux qui s’appliquent à utiliser la force de l’adversaire pour la convertir à son avantage, Anne-Laurence et Mathieu ont choisi de transformer cette épreuve douloureuse d’un millésime 2018 supplicié en quelque chose de beau. À tout point de vue. Au niveau du contenu, tout d’abord : en chouchoutant les vins “comme jamais” serait-on presque tenté de dire, au gré d’un tri énorme, de vinifications sans soufre en mini-cuves (il faut dire que les rendements étaient inférieurs à 10 hl/ha). Au niveau du contenant, aussi : en demandant à Ronan Bouroullec, célèbre designer travaillant avec son frère Erwan, de signer des étiquettes exceptionnelles pour un millésime exceptionnel. Les frères Bouroullec – si cela ne vous avait pas semblé évident – sont originaires du Finistère, à quelques encablures salées de la terre natale d’Anne-Laurence. Une affinité naturelle s’est créée (la Bretagne a ce pouvoir, entre autres) et Ronan, partageant une sensibilité commune avec les Chadronnier, a conçu trois étiquettes inédites pour “habiller” ce 2018. Toutes en courbes et volutes épurées, elles déclinent trois couleurs, le marron pour la terre, le vert pour le végétal, le rose pour le fruit. Un manifeste esthétique qui donne à ce millésime 2018 des atours d’oiseau rare.

Rare, il l’est, par définition. 14 000 bouteilles, 700 magnums, quelques grands formats… Autant dire que les amateurs ne devront pas tarder à en mettre en cave. D’autant que le vin est de toute beauté. S’avançant comme une vague parfumée, sur un éclat de fruit net et frais, il déroule une remarquable sensualité, caressante, juteuse et charnue. Des tanins élégants, un toucher de bouche velouté, soutenu par une trame presque crayeuse malgré le caractère éminemment argileux du terroir. Ce 100% merlot est un vin d’une grande finesse, concentrant toute l’attention et la méticulosité dont il a été l’objet. Pour Château Marsau à tout point de vue, c’est un millésime charnière, qui malgré les difficultés, n’a pas remis en cause la marche vers le bio. Ni vers des horizons encore plus souriants et ambitieux.

Château Marsau 2018, vendu en coffret 3 bouteilles, prix indicatif 100 euros.