Le domaine de Margaux inaugurait hier soir sa trentième œuvre d’art contemporain, créée par l’artiste belge Arne Quinze. L’occasion d’en apprendre un peu plus sur le rapport à l’art et au vin du propriétaire d’Arsac, Philippe Raoux. Rencontre.

« Arsac produit du bon et du beau. Depuis trente ans, nous avons reconstruit un vignoble, un paysage et un territoire à la fois prosaïques, ancrés dans la terre, et oniriques. » C’est un Philippe Raoux ému qui célébrait hier soir une nouvelle fois l’art et le vin en accueillant la trentième œuvre d’art au sein de sa propriété de Margaux. La sculpture « Stilthouse », haute cabane sur pilotis colorée imaginée par l’artiste belge Arne Quinze, trône désormais fièrement à l’entrée du domaine, accueillant le visiteur. Pensée comme une métaphore de l’être humain, perchée sur ses hautes jambes, elle est à première vue frêle et chancelante face aux assauts du monde. Mais dispose pourtant d’une flexibilité gage d’adaptation permanente pour sans cesse rester debout en hauteur et regarder plus loin.

Propriétaire depuis 1986 du château d’Arsac, Philippe Raoux a redonné vie à ce domaine alors en déshérence. Après avoir reconstitué le vignoble, qui compte aujourd’hui 250 hectares dont 112 de vignes d’un seul tenant, il a réhabilité les bâtiments dans un esprit résolument contemporain. Puis, dans cette lignée, fait entrer l’art à la propriété en accueillant chaque année une nouvelle œuvre. Jusqu’à recenser aujourd’hui la plus importante collection privée de sculptures contemporaines du sud-ouest, réunies dans son « jardin des sculptures ».

Philippe Raoux, racontez-nous, comment a débuté l’histoire d’amour entre Arsac et l’art ?
Je n’étais pas du tout dans le milieu de l’art. Deux ans après l’acquisition de la propriété, en 1989, on a eu la visite de la fondation de Peter Stuyvesant, un des plus grands fabricants mondiaux de cigarettes. Il avait créé dans les années 1960 une collection d’œuvres d’art contemporaines pour les installer dans les usines afin de créer une émotion permanente. Ils sont venus nous voir alors qu’on était en pleine rénovation. Arsac les intéressait pour exposer des œuvres de la collection un été, car c’était à la fois un lieu de culture, d’histoire et de travail. On était ravis! On a fait nos vendanges 1989 avec des œuvres d’artistes très connus. A l’issue des vendanges, la fondation a repris les œuvres, ça a été un déchirement tellement on était bien avec elles! A cette époque, on n’avait pas les moyens d’en acquérir par nous-mêmes, alors on s’est dit qu’on allait faire chaque été une exposition. Et en 1994, on est sortis du rouge. Donc on a décidé que chaque année on acquerrait une œuvre d’art que l’on exposerait sur place. Je voulais créer une image à Arsac mais je n’avais rien sur quoi m’appuyer. Quand j’ai acheté, il y avait une ruine de château, six poulaillers industriels et 3 ha de vignes, et le vin n’avait pas été mis sur la Place depuis les années 50. Il y avait quelque chose à créer sans rayer ce qui avait été fait, notamment l’histoire de la propriété qui date du XIIe siècle.

Les trente œuvres d’art sont exclusivement contemporaines. Est-ce une façon d’apporter un twist de modernité au monde du vin bordelais ?
Je considère que ces œuvres qu’on installe sont le prolongement de l’architecture du château. On aime beaucoup les châteaux bordelais, mais on a un petit reproche à leur faire, c’est que depuis le jour de la pose de la dernière pierre, le château n’a pas évolué, alors que le marché du vin, lui, évolue chaque jour. On est restés scotchés sur une image figée du château. On est probablement un des seuls vignobles mondiaux à être à ce point immobile. On est à mille lieux du marketing italien ou nord-américain. Denis Dubourdieu disait « la seule façon pour la tradition de se pérenniser, c’est d’évoluer ». Ma hantise, c’est qu’un jour l’écart entre ce qu’est le château et le marché de la consommation soit tel qu’on ne puisse plus le combler. Pour moi, chaque année, l’achat d’une œuvre d’art, c’est la mise à jour du logiciel château.

Vous liez l’art à l’architecture du château, mais quel lien faites-vous entre l’art et le vin lui-même ?
Il y a une seule chose que je rapproche. Les œuvres d’art ne sont signées par les artistes que depuis une époque récente. Elles ne l’étaient pas dans l’Antiquité ou au Moyen-Age par exemple. Pour moi, une œuvre d’art est faite par un artiste qui s’investit tant, qu’on peut reconnaître l’auteur à travers son œuvre. En cela, c’est un peu comparable au travail d’un winemaker qui s’occupe de A à Z de toute la chaîne, comme par exemple dans la Winemakers’ collection. On donne une parcelle de vigne et le winemaker fait ses choix jusqu’à la mise en bouteille. Son vin est une œuvre d’art.

Comment choisissez-vous les artistes et leurs œuvres pour les faire entrer à Arsac?
Au coup de cœur. Souvent un artiste en amène l’autre, j’en entends parler, je m’y intéresse et je le garde en mémoire. Par exemple, pour Arne Quinze, je mature ça depuis dix ou douze ans. Je n’aime pas m’adresser à des galeries car elles vous conseillent, or, je veux rester libre dans mon choix. Au niveau des oeuvres exposées ici, trois-quarts ont été créées exprès pour Arsac, un quart existait avant.

Les artistes sont-ils tous amateurs de vin?
(Sourire) Ah oui, oui, tous!

Parlez-nous d’Arne Quinze et de son œuvre « Stilthouse ». Que vous évoque-t-elle?
Au départ, je voulais travailler sur l’allée du château. Je trouve souvent ces allées froides et pompeuses. Je lui avais demandé de la dérider, de la rendre plus vivante. Je partais sur l’idée d’une contre-allée, pour donner le choix au visiteur et montrer qu’il n’y avait pas qu’un seul chemin pour arriver à un endroit. Arne Quinze a décidé de faire une maison sur pilotis pour faire concurrence au château. C’était son alternative à lui. Cette maison paraît fragile, frêle, sur ses jambes d’échassiers. Mais elle a d’autres avantages : elle est haute, on voit plus loin et à 360 degrés, et on peut tourner autour. Elle a une flexibilité que n’a pas un château immobile. Ce qui n’est finalement pas si loin de mon idée d’allée de départ.

Où vous arrêterez-vous dans cette quête artistique ?
Je ne m’arrêterai pas! L’avantage c’est qu’ici, avec 250 hectares, il y aura toujours de la place! On est tous heureux à la propriété quand une nouvelle œuvre arrive. Ces œuvres font partie de l’ADN du château d’Arsac et de son quotidien.