Deux mois presque jour pour jour après l’annonce du rachat du célèbre domaine bourguignon par le groupe LVMH, son régisseur Thierry Brouin revient sur cet événement phare de l’année en toute franchise et nous évoque notamment l’avenir de ce domaine mythique.

L’annonce du rachat du domaine des Lambrays par LVMH a fait l’effet d’une bombe. Il faut dire que le montant du rachat (100 millions d’euros) était colossal…
Le montant est effectivement très élevé. On ne raisonne plus ici en termes de rentabilité… Mais il faut se rappeler que LVMH a acheté l’ensemble du domaine et pas seulement le « Clos des Lambrays ». Outre les 8, 66 hectares de ce grand cru, ce sont également 2/3 d’hectares de Puligny-Montrachet 1er cru sur des terroirs exceptionnels, 1 hectare 1/3 de Morey-saint-Denis village et 1er cru auxquels s’ajoutent 2 années de stock ainsi que tous les bâtiments et matériels de culture et de vinification. Le prix était donc élevé mais sans commune mesure, proportionnellement, avec les 4 ouvrées 75 de Chambertin actuellement en vente à 1, 2 million d’euros l’ouvrée (1/24ème d’hectare) !

Pourquoi la famille Freund a-t-elle choisi de vendre sa propriété à LVMH ?
Nous avons beaucoup discuté avec les propriétaires. L’idée était de trouver un acheteur qui puisse garantir la pérennité du « Clos des Lambrays » dans son entité. Il aurait été facile de faire, selon l’expression bourguignonne, un coup de commerce en revendant le « Clos » à la découpe à une quinzaine de propriétaires. La vente aurait certainement rapporté le double mais aurait été catastrophique. Le « Clos » présente en effet une grande hétérogénéité d’altitude (60 mètres de différence entre le haut et le bas), d’expositions, d’écoulement d’eau qui crée plusieurs micro-climats. Par essence, le « Clos » est donc un vin d’assemblage. Et précisément, LVMH affiche la volonté de conserver cette spécificité.

LVMH vous a confirmé au poste de régisseur du domaine que vous occupez depuis 35 ans. Ne risquez-vous pas de perdre à l’avenir une partie de votre autonomie ?
Des échanges que j’ai pu avoir avec mes nouveaux collègues, en particulier Pierre Lurton à Bordeaux (gérant d’Yquem et PDG de Cheval Blanc notamment), j’ai perçu que LVMH était assez peu interventionniste dans le travail quotidien de chaque domaine. Et puis ils ne m’auraient pas demandé de rester encore 3 ans comme régisseur assorti d’une période de 2 ans pour former mon successeur s’ils souhaitaient modifier totalement la philosophie actuelle du domaine.

Le « Clos des Lambrays » était réputé jusque-là pour son excellent rapport qualité-prix. Faut-il craindre une forte hausse des tarifs dès le prochain millésime ?
Nous n’en avons pas encore discuté avec LVMH. Une réunion doit normalement se tenir en novembre prochain, date à laquelle nous fixerons la politique générale du domaine ainsi que le prix du nouveau millésime. A mon sens, plusieurs éléments militent pour une hausse modérée. Dans certaines régions comme Bordeaux, les grands crus prestigieux s’affichent à des prix élevés mais les stocks grossissent du fait des critiques moins élogieuses sur les derniers millésimes. Il ne s’agit pas de répéter ce phénomène en Bourgogne. Par ailleurs, si nous souhaitons continuer à être présents dans la belle restauration, cela nous impose des prix de sortie qui restent « raisonnablement chers », selon moi autour de 150 euros (à comparer à 120 euros pour le 2012).

Est-il prévu que LVMH rachète la micro-parcelle de « Clos des Lambrays » qui n’appartient pas au domaine pour reconstituer un monopole ?
Un propriétaire possède effectivement 392 pieds de « Clos » qui ont permis de produire 154 litres en 2013. Une quantité qui, prise indépendamment, ne permet pas de vinifier dans de bonnes conditions et de produire un grand vin… Les Freund avaient proposé 600 000 euros pour racheter cette parcelle, offre qui avait été déclinée. Aujourd’hui, LVMH ne m’a pas exprimé le souhait de la racheter. C’est toutefois un sujet d’intérêt que nous évoquerons ensemble.

Enfin, pourriez-vous nous donner votre sentiment sur le millésime 2013 du « Clos des Lambrays » actuellement en cours d’élevage ?

Le millésime a été compliqué mais pas aussi difficile que 2012 où nous avions tout connu : de la grêle, des maladies ainsi que la brûlure de certaines grappes par le soleil. Les vendanges en 2013 ont été très tardives, commencées en octobre ce qui constitue un record sur ces 20 dernières années. La qualité des raisins était très hétérogène, imposant un tri particulièrement drastique des grappes. Ceci m’a permis de faire une vinification 100% en grappes entières qui est une réussite. 2013 est un très beau vin qui, selon moi, n’a pas grand-chose à envier à son illustre prédécesseur !

Propos recueillis par Jean-Michel Brouard