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[Sur le Divin]Ségolène Frère-Gallienne

Ségolène Frère-Gallienne ©Baudouin

Auteur

Yves
Tesson

Date

01.04.2026

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Fille d'Albert Frère, Ségolène Frère-Gallienne a racheté la maison de champagne Lenoble en 2023. Elle revient sur son parcours, l'héritage de son père et sa vision d'un champagne authentique. Une philosophie et des cuvées à découvrir lors de l'événement Champagne Tasting, le 25 avril prochain, où la maison sera présente.

Ségolène Frère-Gallienne est la fille d’Albert Frère (1926-2018), légende du monde des affaires belge. Albert était le fils d’un marchand de clous décédé alors qu’il n’avait que dix ans, laissant sa famille presque sans ressource. Il a fait fortune dans le commerce de l’acier au lendemain de la Seconde Guerre, avant de diversifier ses investissements dans la banque, les assurances, l’énergie et les médias et de devenir l’homme le plus riche de Belgique. Fait baron par le roi de Belgique en 1994, ce self-made man sans diplôme aura ainsi réussi à défier l’establishment. En 1998, il rachète avec Bernard Arnault Cheval Blanc, grand cru iconique de Saint-Émilion.

Il s’intéressera aussi beaucoup au champagne et siégera au conseil d’administration du groupe Taittinger, dont il envisagera un moment l’acquisition de la partie vin. Cette passion, il l’a transmise à sa fille Ségolène Gallienne, qui a racheté en 2023 une petite pépite de la vallée de la Marne, le champagne Lenoble, à Damery, cédé par la famille Malassagne. L’originalité de cette maison qui commercialise chaque année environ 300 000 bouteilles ? Elle est connue pour l’utilisation dans ses assemblages de vins de réserve conservés en magnums. Fondée en 1921 par Armand Raphaël Graser, un courtier en vins d’origine alsacienne, elle a connu un très joli repositionnement à partir des années 1990 grâce à Anne Malassagne et son frère Antoine, qui ont mis fin à une stratégie de volume pour se recentrer sur le CHR et créer un véritable champagne gastronomique, en développant les vinifications sous bois et en opérant tout un travail sur le vignoble certifié haute valeur environnementale dès 2012. 

Votre père a débuté dans l’industrie lourde, qu’est-ce qui l’a amené à investir dans le vin, un univers plus proche de celui du luxe ?

Pour lui, le vin n’était pas un produit de luxe, il l’envisageait uniquement de son point de vue d’épicurien. Bon vivant, il n’a investi dans le vin que parce qu’il adorait cela. Si Cheval Blanc n’avait pas été une grande maison, je pense qu’il y aurait mis autant d’amour et de passion. Il appelait Pierre Lurton au moins deux fois par semaine, juste pour se tenir au courant des conditions météorologiques.

C’était un formidable homme d’affaires, que vous a-t-il appris dans sa façon de travailler ?

Même si on réussit, ne jamais se prendre au sérieux et ne pas oublier d’où l’on vient, garder son accent belge, son sourire, sa joie de vivre. Il m’a aussi appris à toujours respecter les gens. Lorsqu’il demandait à quelqu’un comment il allait, c’était sincère et il écoutait vraiment la réponse. 

Cette passion pour le vin, c’est lui qui vous l’a transmise ?

Quand il nous emmenait au restaurant, il nous faisait toujours goûter. Et lorsque j’ai eu 20 ans, j’ai passé à Londres le WSET jusqu’au niveau 3. 

Qu’est-ce qui a amené Bernard Arnault et votre père à acheter ensemble Cheval Blanc ?

Mon père avait envie de partager sa passion pour le vin avec son meilleur ami. Nous passions beaucoup de nos vacances ensemble. Les deux hommes avaient les mêmes valeurs. Il ne faut pas oublier que Bernard, c’est aussi un homme du Nord, avec cette culture du travail et des choses bien faites. Delphine et Antoine, tout comme nous, ont été élevés avec cette vision que les choses ne tombent pas du ciel, qu’il faut les mériter, et même, quand on est héritier, les mériter deux fois plus. Mon père devenait fou lorsqu’il donnait des cours de mathématique à mon frère, ils avaient donc décidé d’échanger et c’était Bernard qui y passait des heures en s’arrachant les cheveux, tandis que mon père donnait des cours d’économie à Antoine. C’est le côté très humain que les gens ne connaissent peut-être pas de Bernard. 

Vous avez aussi une participation chez Pernod-Ricard via le groupe Bruxelles Lambert…

Là aussi, c’est une histoire d’amitié qui a débouché sur des investissements. Aujourd’hui encore je suis très proche d’Alexandre Ricard et de son épouse. Mon père n’a jamais investi dans des sociétés qu’il ne comprenait pas, dans des produits qui ne l’intéressaient pas et où les dirigeants n’étaient pas des gens en qui il avait confiance. Il y avait chez lui cette notion de la parole donnée. Il n’y avait pas besoin de contrat, il n’y avait rien, on se serrait la main et c’était fait. Il fallait donc qu’en face, les gens partagent cette philosophie.

Qu’est-ce que vous aimez dans le champagne ? Qu’est-ce qui vous rebute au contraire ?

J’aime tout, la couleur, la bulle, cet esprit festif et joyeux dont je crois que nous avons grandement besoin. Je ne suis pas une fan de rosé, même si chez Lenoble on s’attelle à faire un très bon rosé qui répond à une vraie demande. De fait, ce n’est pas le côté vineux que j’aime dans le champagne, mais d’abord la fraîcheur. D’ailleurs, je ne suis pas très amateur non plus des très vieux champagnes. Il faut de l’élevage, mais pas trop.

Qu’est-ce qui vous a amenée à investir dans la maison Lenoble ?

Au décès de mon père, nous avons décidé mon frère et moi de monter chacun de notre côté notre propre « family office ». En plus de la partie commune qu’est le groupe Bruxelles Lambert et la Compagnie Nationale à Portefeuille, il s’agissait d’avoir chacun une société qui nous permette d’investir dans ce que l’on aime, c’est-à-dire des choses très personnelles. Celle que j’ai créée avec mon mari s’appelle FG Bros. Nous avons eu la chance de lui trouver un CEO exceptionnel, Evrard de Montgolfier, un Bourguignon passionné de vin. C’est même une blague entre nous, de temps en temps mon mari lui dit : « Evrard, tu sais que tu as d’autres investissements ! », parce qu’il est dans tous les déjeuners de vendanges. Evrard a déjà travaillé pour plusieurs « family offices » qui avaient des investissements dans le champagne. Proche de banquiers qui lui apportaient régulièrement des dossiers sur le vin, il a vu celui de Lenoble passer.

Qu’est-ce qui vous a attirée dans cette maison ?

Elle est à mi-chemin entre le vigneron et la véritable maison de champagne, c’est une maison à taille humaine, familiale, qui a une vraie histoire qu’on n’a pas besoin d’inventer et que l’on peut poursuivre sans devoir la falsifier. Et puis, bien sûr, il y a les cuvées qui sont fantastiques. Antoine Malassagne est un très grand vinificateur. Une petite maison, cela permet aussi d’avoir une proximité, de vraiment connaître les équipes et de pouvoir leur insuffler votre passion tout en prenant la leur, d’être en mesure de prendre des décisions rapidement. On est également plus près du produit.

Comment avez-vous été accueillie en Champagne ?

Très bien, même si au début les Champenois se demandaient ce que je venais faire. J’ai passé beaucoup de temps à aller les rencontrer, voir chaque vigneron qui travaille avec nous, mais aussi toutes les coopératives. En échangeant, ils se sont rendus compte que j’étais animée par une vraie passion, et que nous partagions cette volonté de défendre l’appellation Champagne, de créer le meilleur champagne possible et de jouer collectif plutôt que de se tirer dans les pattes. C’est très important pour moi de cultiver cette proximité, d’essayer de connaître nos vignerons partenaires, de comprendre pourquoi, alors que le prix du raisin est le même, ils ont envie de livrer chez nous plutôt qu’à une autre maison. Je pense qu’il y a chez eux une fierté de participer à l’élaboration d’un champagne qu’ils aiment et qui leur ressemble. Ils doivent sentir qu’on les respecte et que nous avons conscience que sans eux, nous ne pourrions rien faire.

Dans quel domaine de la maison vous vous investissez personnellement le plus ?

Si je m’intéresse à tout, je m’implique d’abord dans la distribution et la gestion de l’image.  Nous avons fait beaucoup de coupes, nous avons par exemple rompu notre partenariat avec Monoprix. Même si c’était une décision difficile qui pèse sur les bilans, cela ne nous correspondait pas. Nous travaillons aussi à rendre notre gamme plus lisible en poussant notre savoir-faire sur la partie extra-brut. Antoine se plaisait à me dire qu’avec le dosage zéro, on ne peut pas tricher, le vin est tout nu, et l’expertise de Lenoble, c’est de parvenir à un résultat qui soit quand même équilibré. Nous avons d’ailleurs supprimé le Rich.

J’aimerais aussi amener notre blanc de blancs au zéro dosage. Quant à notre blanc de noirs, c’est une catégorie moins connue qui pour moi mérite vraiment d’être mise en avant. Il nous faut enfin constituer des cuvées de prestige qui soient la quintessence de ce que la maison peut faire. Pour arriver à nos fins, nous avons de beaux atouts, en particulier l’importance de nos vins de réserve, qui nous permettent de capitaliser sur les années froides, et de conserver de la fraîcheur dans un contexte de réchauffement climatique. Il faut aussi explorer des nouvelles choses. Voilà pourquoi je laisse beaucoup de liberté à Julien Lardy, notre chef de caves, pour qu’il puisse aussi s’amuser, il a ce côté artisan parfumeur, il aime tester, assembler, faire de nouvelles expériences. Il souhaite ainsi développer une gamme de vins tranquilles.

Vous qui avez un pied à Bordeaux, pensez-vous qu’une crise identique à celle du Bordeaux Bashing guette la Champagne ?

J’espère que non. Mais il y a quand même une crise générale, sociétale. Beaucoup de jeunes n’aiment plus ni le vin ni le champagne. La première raison, c’est l’éducation, ils n’ont jamais été amenés, comme nous l’avons été, à partager un repas avec leurs parents, à goûter, à échanger. Les familles commandent à des livreurs et chacun mange devant son ordinateur. C’est effrayant. Les jeunes ne sortent plus tellement non plus. Or autrefois, le champagne, ce n’était pas un vin que l’on choisissait pour un dîner, mais pour sortir et faire la fête. Ils ont aussi beaucoup remplacé l’alcool par la drogue. Il faut reconnaître enfin que le vin est devenu un produit de luxe, qui coûte cher. Aujourd’hui dans un restaurant, et je ne parle pas d’un très grand champagne, un jeune ne peut pas se le payer. Enfin, les gens ont peur pour leur santé et ceux qui consomment, consomment moins. 

Vous êtes mère de cinq enfants, comment parvenez-vous à combiner vie de famille et professionnelle ?

Avec des journées de 18 heures et, comme dirait mon mari, avec une obsession maladive de l’organisation !