CI-dessus : Nicolas Thienpont
CI-dessus : Nicolas Thienpont

Depuis les années 1920, une discrète famille flamande investit la rive droite de Bordeaux pour mettre des vins sur les rails, en première classe. Qui sont-ils et que font-ils ?

Au commencement, il y a souvent un audacieux. C’est Georges, le téméraire, le « flamingant », diraient les mauvaises langues. Comme beaucoup d’étrangers, il vient à Bordeaux dans les années 1920 pour produire du Sang du Christ. Le vin de qualité est une tradition dans cette famille belge et catholique depuis 1842, avec Kamille Thienpont qui s’installe avec succès en tant que négociant à Etikhove (Flandre orientale). Incontestablement, son descendant Georges a aussi du nez quand il approche le plus grand estuaire d’Europe ; il achète Vieux Château Certan en 1924 à Pomerol et, dans les années suivantes, Troplong-Mondot à Saint-Emilion. Il dirige la maison de négoce Hof te Cattebeke créée par son aïeul et épaule son fils George (sans s) pour acheter une discrète pépite dans les Côtes de Francs, le Château Puygueraud.

Deux générations (après le Georges avec un s) et beaucoup de millésimes plus tard, les Thienpont se sont naturellement multipliés, confortant leur penchant certain pour la rive droite. C’est dans leur ADN. L’aîné des cousins, Jacques Thienpont, caresse les trois petits hectares du Château Le Pin (Pomerol) depuis les années 70 : une chasse gardée autant qu’un vin de garage. Il détient l’historique maison de négoce en Belgique et il a acheté à Saint-Emilion L’If où son neveu Cyrille est à la gestion viti-vinicole.

Le cousin de Jacques, Alexandre, sublime avec son fils Guillaume la propriété familiale Vieux Château Certan. On retrouve Guillaume Thienpont en tant que consultant aux côtés d’un autre oncle, François, ce dernier qui a créé la société de négoce Wings au milieu des années 90 dont les vins seront passés au crible plus après. La sœur de François, Bernadette, est aussi de la partie de Wings. A fortiori, outre les Grands Crus de la rive gauche, cette maison de négoce commercialise beaucoup de vins de la famille Thienpont dont ceux que produit son frère Nicolas – père de Cyrille, à savoir la propriété familiale Puygueraud, Les Charmes Godard (Francs), La Prade (Francs), Laclaverie (Francs) et Alcée (Castillon).

Par ailleurs, Nicolas Thienpont est en charge de différentes propriétés prestigieuses de Saint-Emilion : les châteaux Pavie Macquin, Beauséjour-Duffau-Lagarrosse et Larcis Ducasse. Sous son impulsion, elles sont devenues des références incontournables où s’est notamment fait connaître le consultant Stéphane Derenoncourt. On aura compris que tous ces Thienpont n’ont pas les mêmes prénoms mais qu’ils ont en commun un style de vin, celui de la finesse, celui du terroir, loin du too much, loin des vins bodybuildés.

Dans cette galaxie, on retrouve encore d’autres Thienpont – et il faut préciser aussi quelques infidélités dans l’histoire à la rive droite : citons les châteaux margalais Labégorce Zédé ou encore le Clos des Quatre Vents – qu’ils n’ont plus. Enfin, Baudouin – frère de Jacques, a acquis dans l’Entre-deux-Mers le Château Pellebouc.

Pour passer de la littérature à la pratique, lier l’utile à l’agréable, « Terre de Vins » vous conseille quelques flacons sur les millésimes 2015 et 2016.

F.THIENPONT Rouge 2016 (7,50€)
François Thienpont n’est pas un lecteur de Stefan Zweig pour rien. Outre son choix de propriétés qu’il commercialise, il a créé une cuvée – sur un approvisionnement contractuel – aussi exigeante que subtil. Ce 95% de merlot (5% de cabernet franc) est une parfaite mise en bouche « rive droite », sur le fruit frais ! Un vin qui se croque.

Château Lauriol 2015 (9€)
C’est une entité du Château Puygueraud sur une parcelle exposée vers le sud. En sus du millésime, le résultat est très chaud, ce 100% merlot « grenache » mais avec un léger gras qui apaise l’ensemble. C’est un incroyable rapport qualité-prix.

Château Roques de Jean Lice 2015 (10€)
Ici, on appuie sur le champignon du cabernet franc (30% et 70% de merlot) qui donne sur ce plateau calcaire beaucoup de finesse et de fraîcheur. Cette dernière se traduit par des notes mentholées tandis que l’attaque en bouche s’apparente à la grosse cerise noire qui éclate. Précis, subtil et doté d’un bon potentiel de garde. Le prix n’est pas une blague.

Château Puygueraud blanc 2015 (16€)
Parmi les rares blancs produits par la famille Thienpont, celui-ci est remarquable. Pour ceux qui doutent encore du terme « minéralité » dans le vin, la définition par le palais est dans cette cuvée. L’assemblage de 60% de sauvignon et de 40% de sauvignon gris conjugue tension et un caractère exotique, floral. Les six mois sur lies fines apportent de structure et du gras. Un très joli blanc de Bordeaux.

Château Puygueraud 2015 (18€)
Quand on ne regarde pas l’étiquette, c’est un château qui joue des coudes avec le top 50 des vins de la rive droite. A faire rougir beaucoup de saint-émilion cet assemblage de merlot (80%), de cabernet franc (15%) et cette pointe de malbec qui se commue en arômes de réglisse. C’est un cas d’école Nicolas Thienpont : équilibre et touché tannique délicat. Le 2016 promet itou. On peut enfin se procurer le Château Puygueraud 2011 (16€) – encore disponible – et apprécier sa garde.

Château la Prade 2015 (19€)
La Prade est une vedette, une leçon de calcaire qui donne des merlots et cabernets francs d’une maturité parfaite. Ce Côtes de Francs a un nez très vif et mentholé pour une attaque suave et éclatante à la fois. Ce n’est pas permis à tout le monde. Le 2016 est encore au-dessus, on gagne en subtilité avec des notes de framboises écrasées. Un vin très haut de gamme à moins de 20€ ! Il se raconte que le 2001 est encore une folie aujourd’hui…

L’Etoile 2015 (20€)
François et Guillaume Thienpont signent un Lalande de Pomerol sur 5 hectares avec le choix de faire un vin identitaire, racé. On regarde Pomerol, on assume la maturité, l’orgueil, la puissance et la gloire dirait Graham Greene. Bien leur en a pris. A noter les 5% de cabernet sauvignon sur ce terroir gravelo-argilo-sableux.

Château Alcée 2015 (20€)
C’est une nouvelle propriété de Nicolas Thienpont, cette fois sur un plateau calcaire des Côtes de Castillon. Il n’est plus besoin de rappeler le potentiel de cette appellation, n’empêche ce 2015 est d’une grande profondeur. « On ne connaissait pas le vin mais rien qu’à voir le terroir, ça donnait soif », raconte Cyrille, le fils de Nicolas. Sur cette même propriété, le 2016 est une bombe de finesse portée par une trame saline.

Murmure de Larcis-Ducasse 2016 (35€)
Son nom touche au confessionnal ; pourquoi pas. Dans tous les cas, ce second vin de Larcis-Ducasse est dans le pas du premier. C’est fin, frais avec une forte proportion de merlot (97%). Il fait la loi. Ce n’est pas un sous-second vin. Heureusement compte-tenu de son prix.

Les Chênes de Macquin 2015 (38€)
On ne triche pas sur les seconds vins produits sur les propriétés que dirige Nicolas Thienpont. On ne triche pas tout court. Les Chênes délivrent un nez superbe, profond et affriolant. L’attaque est vive et ronde, c’est un plaisir immédiat, un vin qui appelle fissa la côte de bœuf. Vive 2015 et les garçons bouchers !

Château Larcis Ducasse 2016 (75€)
Les années se suivent et l’excellence se répète sur ce Premier Grand Cru Classé manié de maître par Nicolas Thienpont et son œnologue de confiance David Suire. Ce 2016 est sur les rails, en première classe. Droiture, finesse tannique, fraîcheur. Il serait vulgaire d’en rajouter. On n’imagine pas le potentiel de garde. Le 2015 est également impressionnant de structure et de profondeur.

Château Pavie-Macquin 2015 (85€)
Également Premier Grand Cru Classé, Pavie Macquin est un grand classique. Le 2015 est un encore un bébé à l’échelle de l’histoire de l’humanité – j’exagère – mais plus sérieusement il annonce une garde bluffante. Sa trame acide est la gardienne du temple. La classe.

Château Beauséjour-Duffau-Lagarrosse 2016 (120€)
Dans ses premières années, cette pépite de Saint-Emilion est toujours un peu serrée. Ce vin, un des tout meilleurs de la Place de Bordeaux, demande du temps. Il y a un supplément d’âme dans ce terroir. Derrière ce côté souterrain, on devine déjà l’architecture de ce vin, sommet de finesse et de séduction. Plus que jamais, ce BDL nous montre que si 2015 est un grand millésime, 2016 est magique.

Château L’If 2015 (?€)
C’est encore un enfant dont on devine ne serait-ce qu’au nez un potentiel de garde affolant, un nez très riche de fruits noirs avec la noblesse ineffable que l’on aime à Saint-Emilion. En bouche la précision tannique confirme sa capacité à vieillir. C’est une bombe de fraîcheur à l’école Thienpont. Son prix qui circule sur les sites internet n’est pas raisonnable ; c’est une cuvée confidentielle.