L’écrivain américain Jay McInerney était récemment en France pour faire la promotion de son livre « Bacchus et moi », qui compile ses chroniques œnophiles parues dans la presse américaine. A cette occasion, il a répondu à quelques questions pour « Terre de Vins ».

Paru le 3 octobre dernier aux Editions de la Martinière, « Bacchus et moi » (432 pages, 23 €) compile soixante-cinq chroniques de Jay McInerney publiées dans le Wall Street Journal et dans « House and Garden ». Né en 1955, Jay McInerney est devenu célèbre grâce à son roman « Bright Lights, Big City » en 1984, et a mis ses talents littéraires au service de sa passion du vin.

Jay McInerney, racontez-nous comment vous avez eu la « révélation » du vin…
Je ne sais plus quand j’ai goûté du vin pour la première fois, mais j’ai vraiment commencé à m’y intéresser lorsque j’étais à l’université. Je travaillais alors chez un caviste. Ce n’était pas un très bon caviste mais chaque soir, je rapportais une bouteille chez moi. J’ai commencé par les vins les moins chers, puis j’ai évolué vers le cava espagnol, le beaujolais, puis les « petits bordeaux ». Ma première grande expérience avec un grand vin s’est déroulée en 1985, alors que je faisais la promotion de mon premier livre à Londres. J’ai rencontré le romancier Julian Barnes, qui m’a invité à dîner chez lui et m’a servi deux vieux châteauneuf-du-pape, « Les Cèdres » de Jaboulet, millésimes 1962 et 1967. Ces vins étaient incroyablement complexes, fascinants, et j’ai soudain entrevu les émotions qui pouvaient être procurées par un grand vin.

Vos goûts ont bien sûr évolué depuis, comme en atteste votre livre. Mais quel est le « vin du quotidien » pour Jay McInerney ?
Je ne bois généralement pas de vin au déjeuner, car d’habitude j’écris l’après-midi. Mais lorsque cela m’arrive, j’aime ouvrir un Riesling Kabinett de Moselle ou du Rheingau, ou bien un cru du Beaujolais comme un brouilly, un fleurie ou un moulin-à-vent. Eventuellement un bon côtes-du-rhône.

Dans vos chroniques, vous n’hésitez pas à vous affranchir du vocabulaire traditionnel de la dégustation – par exemple lorsque vous comparez le cabernet-sauvignon à John Lennon et le merlot McCartney. C’est important de « briser les codes » pour façonner votre propre discours sur le vin ?

Je crois qu’il est important de trouver de nouvelles façons de faire partager l’expérience esthétique de la dégustation. Une métaphore peut être plus parlante, utile et stimulante pour les lecteurs qu’une description littérale d’arômes de fruits ou de fleurs. Quand je compare un chablis à Kate Moss, les lecteurs devinent que le chablis est plus élancé que la plupart des chardonnays. Et beau, aussi.

Dans votre livre, vous mettez bien en lumière votre amour de Cheval Blanc ou du condrieu. Quels sont vos autres coups de cœur, peut-être plus confidentiels ?
Vous savez, Condrieu n’est pas si bien connu en France ! Même si je pense que je ne devrais pas trop écrire à son sujet, vu qu’il n’y en a pas beaucoup… J’aime aussi le savennières, les blancs non oxydatifs du Jura (Puffeney, Ganevat), les sémillons de la Hunter Valley en Australie, et les vins rouges de Corse.

Il existe un affrontement récurrent dans le « mondovino » entre partisans du bio, ou de la biodynamie, et défenseurs de vin issus de la viticulture traditionnelle. Quelle est votre position là-dessus ?
Beaucoup de mes vins préférés sont bio ou en biodynamie. La plupart des meilleurs producteurs d’Alsace ou de Bourgogne sont en biodynamie, il me semble. Je ne peux pas vraiment affirmer que je comprends toutes les idées de la biodynamie (certaines peuvent paraître farfelues), mais si Leflaive, Humbrecht ou le Domaine de la Romanée-Conti s’y sont convertis, je ne vais pas m’en plaindre. Les vignerons en biodynamie semblent davantage au contact de leur vignoble, et c’est évidemment une bonne chose. Par ailleurs je préfère ne pas consommer de vins ayant recours aux intrants, bien que l’utilisation de soufre ait son importance… J’ai tendance à préférer des vins authentiques, reposant sur des levures indigènes et faits avec une intervention minimale. J’aime les vins de terroir, qui évoquent le lieu où ils sont nés.

Il y a un autre débat actuellement en France. Certaines associations ou lobbys souhaitent renforcer les taxes sur le vin ou contrôler la communication autour du vin sur le web. C’est une question politique, mais en tant qu’amateur de vin (et Américain), quel regard portez-vous sur cette polémique ?
Je suis choqué et horrifié que certains éléments du gouvernement français puissent envisager de restreindre la consommation de vin et la communication autour du vin. Quand la France est-elle devenue si puritaine ? Le vin est un élément vital du patrimoine français et l’un de ses produits emblématiques. Les lois concernant le vin en France sont devenues aujourd’hui plus sévères que dans la plupart des états américains… Thomas Jefferson disait que les pays où le vin est le breuvage traditionnel sont plus civilisés et moins prédisposés à l’alcoolisme que les pays où les spiritueux sont prédominants, et cela me semble couler de source.

Vous pensez que la France est toujours « le » pays du vin ?
Beaucoup d’autres pays produisent du très bon vin. Mais les plus grands sont Français. Aucun autre pays ne peut produire un musigny, un chambertin, un Latour ou un Pétrus.

Néanmoins, dans votre livre vous parlez en termes élogieux de certains vins américains, comme par exemple Tablas Creek, à Paso Robles (à retrouver prochainement dans « Terre de Vins » pour une « world escapade », NDLR), co-détenu par la famille Perrin. Quelles sont vos « pépites méconnues » du vignoble californien ?
David Ramey, qui a étudié à Bordeaux et adore les blancs de Bourgogne, produit de magnifiques chardonnays. J’aime aussi le Cabernet Sauvignon de Ridge Vineyards, dans les montagnes de Santa Cruz. Château Montelena, Colgin, Continuum et Araujo produisent de grands cabernets dans la Napa Valley. Et Peay, Failla, Cobb et Hirsch produisent d’étonnants pinots noirs sur la côte de Sonoma. Malheureusement, ces vins sont très difficiles à trouver en France.

Propos recueillis par Mathieu Doumenge