(photo capture d'écran L'Indépendant)
(photo capture d'écran L'Indépendant)

Frappés par une obligation préfectorale de quitter le territoire au motif de l’absence de rentabilité de leur exploitation, le couple de vignerons japonais Rié et Hirofumi Shoji vend pourtant son vin Pedres Blanques chez El Celler de Can Roca à Gérone, meilleur restaurant du monde en 2016. Leur avocat Maître Jean Codognès dénonce derrière cette situation « ubuesque », une administration ignorante de l’économie de transmission de valeur rattachée aux vins « nature ».

Fascinés par la viticulture française découverte lors d’une précédente activité chez Alain Ducasse, à Tokyo, ils s’étaient implantés en 2016 à Banyuls (Pyrénées-Orientales), avec des étoiles plein les yeux. Investissant après s’être formés sept ans sur le territoire français, 100 000 € en propre pour l’achat en juillet 2017, en bail à complant (son titulaire possède les souches, pas les terres, NDLR), de 3,5 hectares sur le cru Banyuls-Collioure. Avec un prêt bancaire de 50 000 euros pour redresser ce vignoble non mécanisable, sur des parcelles en espaliers « irriguées de tout temps par la sueur des vignerons ». Leur premier millésime, Pedres Blanques 2017, un vin rouge « nature » vendu autour de 26 euros la bouteille et référencé chez El Celler de Can Roca à Gérone (Espagne), élu plus grand restaurant du monde en 2016, a fait virer la planète vin au vinaigre.

Le 6 septembre prochain, le tribunal administratif de Montpellier (Hérault) devra décider de l’expulsion du territoire national de Rié et Hirofumi Shoji… Survenu en avril dernier, l’arrêté motivant cette décision, émanant de la préfecture des Pyrénées-Orientales, aurait dû être effectif en mai… si ce n’était le recours contentieux déposé par leur avocat, Me Jean Codognès (voir photo ci-dessus). « Ils sont meurtris, ils craignent avec cette mauvaise presse qu’on apprenne au Japon que la France ne veut pas d’eux », témoigne ce dernier qui dénonce derrière cette stigmatisation des vins nature et de la biodynamie, « une décision infondée due à un fonctionnaire de l’administration ignorant de l’économie de transmission de valeur rattachée à ce type de vins ».

Contactée ce lundi 2 juillet au téléphone, la préfecture des Pyrénées-Orientales répond dans un communiqué de presse daté du même jour, ne pouvoir accéder à la demande de titre de séjour de ces ressortissants japonais, les intéressés n’ayant pu fourni à l’appui de leur demande effectuée en juillet 2017, « les éléments permettant de justifier des revenus fixés par la loi. Dans ces conditions, le titre de séjour n’a pas pu leur être délivré et une obligation de quitter le territoire français datée du 3 avril 2018 leur a été notifiée le 12 avril suivant. »

Les vins nature stigmatisés

Le motif de l’obligation préfectorale d’expulsion proviendrait de l’absence de rentabilité financière du domaine Pedres Blanques, les vignerons Rié Hirofumi Shoji ayant investi sur un territoire en déprise agricole pour y produire en biodynamie, des vins « nature » difficilement valorisables économiquement. C’est en tout cas ce que soutient l’administration dans un mémoire remis, jeudi 28 juin, à maître Codognès. « La préfecture justifie avoir pris sa décision le Jour J, lors de la consultation du business plan initial fourni par Rié et Hirofumi Shoji pour l’obtention de leur prêt bancaire, explique-t-il. Celui-ci était bâti sur un prix à 12 euros la bouteille ne leur permettant pas de sortir 2000 € pour vivre de leurs vins, mais il est illusoire d’examiner la rentabilité d’une exploitation dès le premier jour, toute création d’entreprise étant bâtie sur un passif complet, dont le business plan n’est qu’une projection sur l’avenir. ».

Une rentabilité financière de 260 000 euros

Car depuis, la rentabilité du domaine Pedres Blanques semble acquise : le vin de Rié et Hirofumi Shoji, star incontestée du dernier salon Indigènes consacré aux vins « nature » (à Perpignan, les 29 et 30 avril dernier), voit ses prix s’envoler pour atteindre actuellement 26 euros le flacon. Avec une production de 10 000 bouteilles écoulées principalement à l’export (au Japon chez Ken & Yuki, en Australie via la société d’import-export Andrew, aux USA par l’intermédiaire de Wasserman, en Suède, etc.) et dans les restaurants gastronomiques et bars à vins hexagonaux.

« Avec 75% du nouveau millésime 2018 déjà réservé, ils devraient atteindre une rentabilité financière de 260 000 euros cette année », se réjouit maître Codognès. Une perspective qui pourrait panser les plaies dont sont l’objet ces jeunes vignerons trentenaires. Diplômés de l’Université de Dijon (en œnologie pour Rié, en gestion de domaine agricole pour les deux), les Shoji avaient, à partir de 2011, entamé un véritable compagnonnage vigneron en se formant à Bordeaux et en Bourgogne (à Chambolle-Musigny chez Jacques-Frédéric Mugnier, à château de la Tour Figeac, grand cru classé de Saint-Emilion, etc.). Avant d’approcher le rêve en Roussillon… et que ce rêve ne vire à la très mauvaise farce.
Une pétition a été mise en ligne pour interpeler le Préfet des Pyrénées-Orientales et empêcher l’expulsion de Rié et Hirofumi Shoji, voir en suivant ce lien.