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Vins sans alcool, un marché en mutation qui séduit d’abord les consommateurs de vin

Auteur

Frédérique
Hermine

Date

01.01.2026

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La troisième édition du baromètre du vin sans alcool, réalisé par le cabinet Seeds et commandité par l'entreprise Moderato 0 %, met en lumière l’accélération d’une dynamique qui n’a désormais plus rien d’un simple phénomène marginal. Ce segment des « vins sans alcool », longtemps considéré comme une niche, s’impose désormais comme une réponse aux évolutions sociétales et aux nouveaux comportements de consommation.

Le marché des vins sans alcool entame en France une phase décisive, dont la troisième édition du baromètre Moderato met en lumière la dynamique. Loin d’un épiphénomène lié à la tendance bien-être, les vins sans alcool deviennent un segment qui s'installe, amené à transformer durablement les usages de consommation. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 52 % des consommateurs de vin déclarent s’y intéresser, 24 % se disent même « très intéressés ». Ils ancrent ces nouveaux produits dans la durée et sur le marché.

©Moderato

D'abord des consommateurs de vin

Selon Anne Peguilhan, gérante du cabinet de conseil et études Seeds, « les vins sans alcool ne sont plus une niche. Ils intéressent particulièrement ceux qui sont dans une logique de réduction ou d'arrêt définitif de l'alcool pour 65 %, suivis par ceux dans une logique d'arrêt temporaire. Cette stabilité de l’intérêt constitue un socle solide, nourri par des profils très identifiés : les adultes de 35 à 49 ans, les milléniaux de 25 à 34 ans et les femmes, avec pour principales motivations, la sécurité et le bien-être devant des motivations sociales avec une notion d'intégration beaucoup plus marquée chez les jeunes. À l’inverse, les non-consommateurs d’alcool restent peu concernés, notamment les 18-24 ans qui décrochent nettement du segment. » Cette appétence déclarative se traduit déjà dans les usages : 19 % des Français consomment aujourd’hui du vin sans alcool, un chiffre qui progresse régulièrement. La sociologie des acheteurs confirme l’élargissement du marché : autant d’hommes que de femmes, une forte représentation des adultes et des milléniaux, et une proportion notable de classes moyennes supérieures (26 %). Jérôme Cuny, de La Cave Parallèle, caviste spécialiste du segment, résume ainsi le phénomène : « 75 à 80 % des visiteurs de nos boutiques sont des buveurs d’alcool qui souhaitent gérer leur consommation sans trop changer leurs habitudes. » Ce constat positionne clairement la catégorie dans la continuité du vin, et non comme une alternative exogène.

Des freins qui reculent

Cependant, cet engouement croissant s’accompagne de tensions : si la motivation liée à la recherche du plaisir progresse de 11 points (32 %) en 2025 par rapport à 2024, les freins sensoriels persistent. Les produits sont jugés « pas assez attrayants » (+3 points à 19 %) ou « non appréciés » (+5 points) à 11 %, révélant « qu’il existe une tension entre la quête de plaisir du goût du vin et l’obstacle de l’appréciation de l’offre », souligne Anne Peguilhan. Ce décalage est particulièrement visible sur le vin rouge : bien que sa pénétration progresse fortement (+6 points à 19 %), il demeure la catégorie la moins appréciée, la plus difficile techniquement et celle nécessitant des efforts conséquents en terme d’identité sensorielle. Les pétillants sont en revanche à 20 % avec des agréments en hausse depuis 2023 et les rosés en progression viennent de doubler les blancs.

L’étude révèle aussi une véritable transformation de la perception. Les freins reculent nettement : l’idée que « le goût n’est pas bon » baisse de 3 points, l’association au « jus de raisin » s’effondre (de 39 % à 25 % en quatre ans), et la conviction que « les bons vins n’existent pas sans alcool » diminue. Cette normalisation s’accompagne d’une meilleure compréhension du produit : 38 % savent désormais qu’il s’agit de vin dont on a retiré l’alcool, un progrès notable. L’émergence de la « néonologie », l’œnologie appliquée au vin sans alcool et définie par l'œnologue associé de Moderato Frédéric Brochet, symbolise d’ailleurs cette maturité nouvelle. « C'est bien dans la catégorie vin que boxe le vin sans alcool et non pas dans un univers totalement déconnecté. Mais il est clair qu'aujourd'hui, il faut accompagner cet intérêt des consommateurs à travers l'éducation à la fois sur les modalités techniques, mais surtout sur l'identité sensorielle des produits

©Moderato

Une restauration à la traîne

Sur le plan économique, les circuits de distribution affichent une réalité contrastée. 83 % des achats se font en GMS, où les implantations progressent et les promotions se multiplient en rayon ou en prospectus. « Dans les magasins où l’on a pu installer des meubles spécifiques pour nos produits, nos ventes ont été multipliées par quatre », souligne Fabien Marchand-Cassagne, cofondateur de Moderato. Les cavistes suivent à 36 %, confirmant leur rôle clé dans la pédagogie et la dégustation, premier levier d’adoption. En revanche, le CHR constitue le grand absent sur la catégorie : 81 % des répondants souhaitent trouver du vin sans alcool dans les bars et restaurants, et 89 % déclarent n’en avoir jamais vu. « Il est quasiment impossible de trouver aujourd’hui un vin sans alcool sur les cartes », rappelle le P.-D.G. de Moderato pointant à la fois une inertie du secteur et un manque d’adaptation des formats (25 cl, BIB) nécessaires à la consommation au verre. « Les lieux de consommation sont d'abord le reflet de la consommation actuelle du vin sans alcool, quasi exclusivement à la maison parce qu'il n'est pas encore si facile en France d'assumer publiquement de consommer une alternative à l'alcool ; c'est plus facile de le faire chez soi que dans un lieu public. D'ailleurs, les marchés de distribution et de retail sont en général plus ouverts à l'écoute de la demande que la restauration. »

Une visibilité encore faible

La visibilité globale reste un enjeu majeur : 66 % des consommateurs jugent la catégorie encore peu présente bien que l’absence en magasin recule fortement (36 % à 24 %). L’ancrage dans l’univers du vin apparaît indispensable : 43 % souhaitent une implantation en lien direct avec le rayon vin, soit dans un espace dédié, soit dans un meuble en entrée de rayon. Autre signal révélateur de maturité : le prix. 

Pour la première fois, une partie significative des consommateurs accepte de monter en gamme. 40 % sont prêts à payer plus de 10 €, et 45 % des classes aisées jusqu’à 13 €. « Les consommateurs vont aussi se repérer par le prix comme un facteur de qualité », estime Fabien Marchand-Cassagne, qui rappelle la nécessité de « crédibiliser ainsi la catégorie par le prix ». Cette montée en gamme répond à la recherche d’un produit plaisir et ouvre la voie à des cuvées premium capables de structurer la catégorie. « La mention de l'origine ou de la région étant interdite, l'idée est donc de favoriser le cépage et de continuer à clarifier la méthode utilisée. »**

Enfin, l’étude insiste sur la nécessité d’un accompagnement pédagogique. Les consommateurs veulent comprendre, goûter, être rassurés. La dégustation apparaît comme le premier déclencheur d’achat, suivie par la promotion, perçue comme un moyen d’explorer une catégorie encore mal identifiée. « Il y a certainement une forme de conservatisme du secteur et il va falloir d'abord initier un travail d'éducation du B2B, en particulier auprès des restaurateurs. Il faut aussi réaliser qu'il y a un besoin d'adaptation de l'offre, en proposant par exemple des packagings différents adaptés à la consommation au verre. » Jérôme Cuny résume parfaitement la situation : « On passe d’un statut de méfiance à un statut de curiosité. » Cette bascule, décisive pour l’avenir du segment, implique une montée en compétence de tous les acteurs : producteurs, distributeurs, cavistes et restaurateurs. À mesure que les freins reculent, que les implantations se structurent et que les repères se clarifient, la filière se trouve face à une opportunité majeure. 

* Enquête en ligne menée en octobre 2025 auprès d’un échantillon représentatif de 1 000 Français âgés de 18 ans et plus, répartis selon le sexe, l’âge, la région et les revenus .
** Depuis le 3 décembre 2021, l’appellation « vin » n’est plus réservée aux seuls produits contenant au minimum 8,5% vol ou 9% d’alcool selon la zone géographique. Mais à ce jour, seuls les vins sans IG (Vins Sans Indication Géographique) ont la possibilité d'élaborer des vins désalcoolisés (à moins de 0,5% vol.).