Le château Cheval Blanc, 1er Grand Cru Classé ‘A’ de Saint-Émilion, vient de dévoiler un ambitieux programme d’agroécologie conduit en toute confidentialité depuis plusieurs années. En replantant massivement des arbres au cœur des vignes, la propriété entend remodeler son paysage, préserver la biodiversité et inventer une nouvelle voie pour un modèle agricole “plus soutenable et plus vertueux”.

À l’heure où beaucoup dans la filière vin cristallisent encore les questions de développement durable autour de l’opposition “bio” versus “conventionnel”, Cheval Blanc défend l’avènement d’une “viticulture (anti)conventionnelle”. Le Premier Grand Cru Classé ‘A’ vient de dévoiler les premières avancées concrètes d’un ambitieux programme agroécologique, conduit en toute confidentialité depuis quelques années. Dans cette maison, on préfère la preuve par l’exemple aux effets d’annonce… Piloté par le directeur technique Pierre-Olivier Clouet, sous la supervision du directeur général Pierre Lurton, ce programme est détaillé dans un manifeste dont les premières pages sont éloquentes : “L’agriculture vit un tournant de son histoire. Le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité n’épargnent pas la viticulture. Particulièrement problématiques dans l’univers du vin, l’intensification agricole et la monoculture ont montré leurs limites. Les labours et les désherbants ont fragilisé les sols, les fertilisants minéraux et les pesticides les ont durablement appauvris”.

120 arbres par hectare

Le décor est planté. Et justement, le décor, on veut le changer. “On a évolué depuis plusieurs années vers une approche de plus en plus vertueuse dans la conduite du vignoble, particulièrement au niveau de notre politique phytosanitaire”, explique Pierre Lurton. “Mais quid des paysages et de la biodiversité ?” Pierre-Olivier Clouet prend le relais. Passionné par le sujet, cet ingénieur agronome et œnologue défend l’idée selon laquelle l’agroécologie est la voie d’avenir pour les exploitations viticoles, qui ont succombé depuis plus d’un demi-siècle à la monoculture et en paient aujourd’hui le prix, face aux effets du réchauffement climatique et des enjeux environnementaux. “Notre démarche a été progressive”, explique-t-il. “Elle a commencé en 2009, et ces 6-7 dernières années la réflexion s’est intensifiée autour de la restructuration des paysages viticoles, en s’inspirant du modèle ancestral de la joualle, où cohabitent des vignes et des arbres. En remettant des arbres au milieu des vignes, mais aussi en développant la polyculture sur la propriété, nous pensons qu’un équilibre naturel va se recréer, favorisant la biodiversité et nous donnant les clés pour mieux lutter contre les maladies, réduire nos traitements, et résister au changement climatique”.

Au gré d’un programme de replantation intensif, ce sont plus de 3,5 kilomètres de haies qui ont d’abord été plantés autour du vignoble, mais surtout, plus récemment, près de 2000 arbres au cœur des vignes : 16 hectares sont actuellement concernés, soit à peu près la moitié de l’exploitation, à une densité de 120 arbres par hectare – ce qui a nécessité l’arrachage de 2000 pieds sur les quelque 300 000 que compte la propriété. L’ensemble du foncier viticole de Cheval Blanc sera, à terme, converti à ce modèle agroécologique, voire agroforestier. “Il ne s’agit pas de condamner et rejeter en bloc l’agriculture ‘productiviste’ de l’après Seconde Guerre mondiale”, précise Pierre-Olivier Clouet (photo ci-dessous), “mais de rééquilibrer les excès qui ont été commis. De faire la synthèse entre le bon sens agricole et la science, l’agronomie moderne, pour une viticulture sur sol vivant”.

La “ferme Cheval Blanc”

Constatant que “75% de la biodiversité mondiale est dans le sol, organisée pour le recyclage permanent de la matière végétale brute”, l’équipe de Cheval Blanc a d’abord mis en place un arrêt total des labours et un travail de fond sur les couverts végétaux, pour favoriser la vie des sols et conserver un maximum de fraîcheur. Mais elle va plus loin en plaçant l’arbre au cœur de son projet agroécologique. “On estime qu’il y a 3000 milliards d’arbres sur terre, à 4000 milliards le bilan carbone de la planète serait neutre”, souligne Pierre-Olivier Clouet. “Au-delà de la séquestration du carbone, l’arbre a deux avantages : en dehors du sol, il héberge de la biodiversité aérienne, notamment des oiseaux, qui vont lutter naturellement contre les ravageurs, il apporte de l’ombre et de la fraîcheur ; en souterrain, il plonge profondément ses racines, établit un véritable réseau de communication avec les mycorhizes, favorise la circulation des éléments nutritifs et de l’eau, renforce la fertilité des sols, la santé globale du vignoble et la résistance aux maladies”. Cette approche prophylactique est primordiale pour la réduction des traitements phytosanitaires, sans passer par la case “bio” et les questions qu’elle soulève quant à l’utilisation de cuivre.

Bien entendu, il ne s’agit pas de laisser les arbres vivre leur vie comme dans une forêt primaire. Ces arbres, répartis à parité entre fruitiers (pommiers, pêchers, abricotiers, poiriers…) et forestiers (érables, tilleuls, charmes, ormes, hêtres…) sont taillés, trognés, élagués, pour garder une forme adaptée à leur présence dans les rangs, permettre le passage des engins mécaniques, ne pas étendre trop d’ombre sur les vignes, etc. En disciplinant la canopée, on discipline aussi le racinaire, pense Pierre-Olivier Clouet, qui pour ce programme agroécologique s’est entouré de pointures comme l’agronome Alain Canet, l’éleveur-agronome Konrad Schreiber et le biologiste Marc-André Selosse. Ces experts ont apporté leur regard pour accompagner une démarche holistique, qui conçoit la propriété non comme une simple exploitation viticole, mais comme une ferme. L’introduction de ruches, d’élevage de porcs, de poulardes et d’agneaux, la conduite d’un potager sur l’ancien site de La Tour du Pin, permet à Cheval Blanc de fonctionner en auto-suffisance pour l’ensemble des repas servis aux salariés comme aux visiteurs – cela va jusqu’aux confitures et à l’alcool de prune. Cette approche se veut une réponse, pensée, organisée, rationnelle, au “désastre agricole” qui s’est mis en place et qui “ne se limite pas à la question des pesticides”, avance Pierre-Olivier Clouet. Et de citer le manifeste : “les pieds bien ancrés dans notre terre mais aussi dans notre époque, nous renouons avec notre histoire et avec nos racines”. C’est en revenant aux sources que l’on se projette le mieux vers l’avenir…