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Bordeaux : face à la crise, quelles pistes pour rebondir ?

Auteur

Mathieu
Doumenge

Date

06.12.2022

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Alors qu'une partie de la filière vin girondine, confrontée à une crise historique, manifestait aujourd'hui dans les rues de Bordeaux, Allan Sichel, président de l'interprofession, dresse l'état des lieux et les pistes de rebond pour le vignoble bordelais.

Ventes en berne, défi climatique, prix du tonneau à la baisse, crise des vocations et des transmissions, vignes abandonnées... Pour une partie du vignoble bordelais, celle qui se trouve loin du prestige des grands crus, c'est un état de crise inédit, historique, qui s'est installé depuis quelques années. Une situation qui fait monter détresse et de grogne, dont l'écho résonnait aujourd'hui dans les rues de Bordeaux, à l'occasion d'une large manifestation mobilisant une partie de la profession. Allan Sichel, président du CIVB (Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux), répond aux questions de "Terre de Vins".

Face à la détresse grandissante qui se ressent dans une partie de la filière bordelaise, n'y a-t-il pas eu une prise de conscience trop tardive des difficultés qui allaient s'annoncer ?
C'est toujours facile de dire qu'une prise de conscience est trop tardive... Cela fait quelques années que l'on est conscient des difficultés de la filière, que rencontrent de nombreux acteurs et qu'ils nous font remonter. Même lorsque l'on examine les chiffres de manière très froide, avec une baisse de consommation en France et surtout le déclin d'un marché majeur comme la Chine, il était très difficile de se dire que les choses allaient autant empirer. En Chine, en l'espace de quatre ans, les choses ont dégringolé, aggravées par la crise de la Covid-19, la fermeture du pays qui nous a fait perdre énormément de volume sur ce marché qui est notre première destination export. En France, la déconsommation est réelle, mais elle n'est pas une fatalité, nous avons des arguments pour aller à la reconquête des consommateurs : certes, Bordeaux c'est 85% de vin rouge, mais on a aussi des vins blancs, des rosés, des pétillants, qui peuvent nous aider à répondre à un plus grand nombre d'occasions de consommation. Nous devons aussi continuer à travailler la perception des vins de Bordeaux, pas seulement des vins de prestige pour de grandes occasions, mais des vins artisanaux, à visage humain.

Aujourd'hui, la production ne rencontrant plus une demande suffisante, la solution de l'arrachage semble inéluctable : on parle d'une surface de plus de 10 000 hectares de vignes à arracher, représentant jusqu'à 10% du vignoble bordelais. Quelle est la position de l'interprofession sur ce sujet ?
Nous sommes pleinement conscients de cette situation, tous nos relais y sont confrontés. Notre position est d'être un soutien total et entier à cette demande d'arrachage. Nous travaillons sur ce dossier avec le Ministère de l'Agriculture et toutes les instances concernées, mais il faut que tout le monde, politiques compris, se fédère pour donner un message audible, derrière un objectif commun. En ce qui nous concerne, nous sommes partisans de cet arrachage de plus de 10 000 hectares. Si je recolle avec ce que je disais précédemment, soit nos perspectives de regain de marchés, on sait que cela va être long, il va falloir plusieurs années pour faire cette reconquête - donc dans l'intervalle il faut assainir la situation économique de la filière. On parle de 10 000 hectares à arracher soit 10% de notre surface, de 500 viticulteurs en détresse soit 10% de nos opérateurs, et on mesure aussi qu'il y a également 10% de surdisponibilité de nos vins. Tous ces chiffres convergent vers une même volumétrie, qui pèse sur l'ensemble de la filière, tire actuellement les prix vers le bas et déstabilise les volants d'affaires "normaux". Si on ne prend pas les choses en main maintenant, cela va continuer de plomber toute la filière, alors que si l'on arrive à activer cet arrachage dans les 12 mois, cela peut redonner un élan à toute la filière et redonner de l'optimisme pour l'avenir.

Vous évoquez un plan dans les 12 mois, mais comment est-ce qu'on l'établit ? Comment le finance-t-on ? Que fait-on des terres où les vignes seront arrachées, dont parlait Alain Rousset la semaine dernière à Vinitech-Sifel ? Quid de la reconversion des vignerons dans les exploitations qui n'ont pas de repreneurs ?
Il y a de nombreuses configurations. Je ne crains pas vraiment les conversions de terres viticoles en lotissements, comme l'a évoqué M. Rousset. Si les gens qui veulent arracher veulent convertir en terrain à bâtir, ils n'ont pas besoin de prime d'arrachage, et puis il y a de très fortes restrictions à ce niveau dans les collectivités. Les possibilités sont nombreuses pour la reconversion des 10 000 hectares concernés : on peut imaginer y installer d'autres formes d'agriculture et donc davantage de diversité, ce qui implique certes des efforts financiers et des formations, mais aussi une capacité des structures à se réinventer... Il est évident que cette solution ne s'adresse pas à tout le monde, lorsqu'on voit toutes les exploitations qui peinent déjà à trouver repreneur, y compris en fermage. On entre ici dans la dimension sociale de familles qu'il faut accompagner pour un arrachage définitif... Les autres reconvrsions possibles de ces terres arrachées pourraient être la plantation d'arbres pour le stockage carbone, ce qui n'est pas sans contrainte non plus. On peut aussi imaginer de l'agrivoltaïsme pour de la production d'énergie verte... Il y a beaucoup de pistes possibles à examiner.

Et sur la question du financement, sachant que la Politique Agricole Commune (PAC) ne permet plus, depuis la réforme de 2008, d'utiliser des subventions pour l'arrachage de vignes ?
C'est un vrai problème, et il faut que l'on arrive à faire bouger les lignes, déjà au niveau français puis européen. Aujourd'hui, face à cette crise, Bordeaux est en première ligne. Mais d'autres vignobles français sont confrontés à ce problème de baisse de la consommation, et sans doute d'autres vignobles européens. Il faut voir si l'on peut parler d'une même voix pour mettre cette question de l'arrachage au centre des discussions. Et examiner si les budgets de la PAC affectés à la modernisation, la promotion et la compétitivité des vignobles, ou en tout cas une partie de ces budgets, peut être utilisée pour l'arrachage pendant les trois prochaines années : cela permettrait de restructurer et aider le vignoble français à repartir sur de bonnes bases. C'est compliqué, les véhicules juridiques n'existent pas au niveau européen, mais nous nous y employons.

En attendant que les choses évoluent, comment sécuriser le viticulteur bordelais en pleine détresse qui n'arrive même pas à vendre son vin 600 € le tonneau ?
Comme ce n'est pas à très court terme que l'on va trouver des solutions d'arrachage massif, il faut que ces vignerons se sentent soutenus, accompagnés. Il nous faut les moyens de prodiguer une aide d'urgence, sur laquelle nous travaillons avec les autorités : ce sera plutôt une aide au cas-par-cas, pour éviter les désastres familiaux et les catastrophes individuelles, qu'une grande couverture qui va concerner tout le monde de la même façon. Il n'y a pas de solution magique, il va falloir être créatifs, trouver des solutions en se mettant autour de la table, et chaque point de progrès, chaque hectare converti, ce sera ça de pris.

Face à cet avenir incertain, quels sont les motifs d'optimisme ?
Comme je l'ai dit précédemment, Bordeaux a des atouts pour rebondir. Lorsqu'on interroge les consommateurs français, c'est un vignoble qui a encore une grande notoriété, qui n'a pas été aussi abîmé qu'on le croit par le "Bordeaux Bashing". C'est à nous de répondre à toutes les attentes des consommateurs et des différents moments de consommation, en diversifiant davantage nos produits, en misant sur les blancs, les rosés, les crémants. Le vin rouge représentant moins de la moitié des occasions de consommation dans le monde, on voit tout ce qui nous reste à conquérir. L'un des indices éloquents est que les producteurs de crémants n'arrivent pas aujourd'hui à satisfaire la demande : c'est une belle piste de conquête. Il va nous falloir du temps pour rééquilibrer l'offre et la demande, et dans cet intervalle nous devons être au côté des plus fragiles de la filière, qui n'ont plus le temps d'attendre et ont besoin de soutien.

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