A. de Mons
A. de Mons

Personnalité du vignoble qui se fait rare, Edouard Moueix honorait Bordeaux Tasting de sa présence pour la première fois. Sous les projecteurs, deux prestigieux châteaux de la galaxie Moueix, nichés sur la rive droite de Bordeaux : les châteaux La Fleur-Pétrus (Pomerol) et Bélair-Monange (1er grand cru classé de Saint-Emilion).

Salle comble (mais toujours dans le respect des gestes barrières et des préconisations sanitaires en vigueur, bien sûr) pour cette dernière master-class du week-end. Sous la houlette de Rodolphe Wartel, directeur de Terre de Vins, Edouard Moueix a embarqué les amateurs dans les secrets des grands vins familiaux, accompagné des commentaires de dégustation avisés du meilleur sommelier du monde Serge Dubs (l’Auberge de l’Ill à llhaeusern, en Alsace) et des accords gourmands de Sylvie Tonnaire, rédacteur en chef de Terre de Vins.

« La galaxie Moueix »

C’est une vraie épopée que celle de la famille Moueix, débarquée de sa Corrèze natale, et qui compte aujourd’hui onze vignobles de talent dans son escarcelle familiale. Le premier à mettre un pied dans le vin fut Jean, l’arrière grand-père d’Edouard Moueix, acquéreur en 1931 du château Fonroque. « Il a dû s’endetter, ce qui pour un Corrézien est un crève-cœur ! » plaisante Edouard Moueix. Autre grande figure viticole, le grand-père d’Edouard, Jean-Pierre Moueix, fonda en 1937 les Établissements éponymes sur le Quai du Priourat à Libourne. « A l’époque, la rive droite était peu valorisée. Il a été visionnaire, il a vite compris l’importance de contrôler la production comme la distribution« . Le point culminant de la carrière de Jean-Pierre Moueix fut l’acquisition de Château Petrus. Sur ces fondations, les Moueix ont composé une belle collection de domaines à Pomerol, Saint-Émilion et en Napa Valley (Californie). Depuis 2003, troisième génération familiale, Edouard Moueix a rejoint l’aventure. « Je ne voulais absolument pas rentrer dans les affaires familiales au départ, j’avais envie d’autres aventures« , confie-t-il. Après avoir officié dans une entreprise de transports maritimes, vécu au Japon, et travaillé dans le secteur commercial en Californie durant deux ans, il revient finalement en 2003-2004 pour présider aux destinées des domaines. Finalement, « ma volonté de ne pas rentrer dans l’entreprise familiale a eu la même force que celle que j’ai eue ensuite à l’intégrer« , s’amuse-t-il.

Sur le plateau de Pomerol, La Fleur-Pétrus

Acquis en 1950, le vignoble, qui tire son nom du lieu-dit qui l’abrite (Pétrus), présente la particularité d’être situé pour la totalité de ses 18,7 hectares sur le plateau de Pomerol. « Ce terroir a une forme de parenthèse avec les trois grands types de graves possibles sur ce plateau« , décrit Edouard Moueix. Sur ces sols de graves et argiles, le merlot est roi (91 %), accompagné de cabernet franc (6%) et de petit verdot, entré en production depuis le millésime 2015. Chaque millésime, quelques 50 000 bouteilles (environ 250 €) sortent des chais, distribuées exclusivement par la société de négoce familiale (95 % de la production est vendue en primeur).

« Bébé sorti de la crèche » comme le qualifie Rodolphe Wartel, La Fleur-Pétrus 2018 intègre un pourcentage de jeunes vignes assez important. « C’est le premier millésime d’une trilogie compliquée, avec notamment une forte pression de mildiou, commente Edouard Moueix, mais nous avons réussi à atteindre des niveaux de maturité assez incroyables. Ce nectar charme Serge Dubs. « La couleur me fait vibrer, il y a de la densité, de la profondeur, j’adore ces tanins, avec une belle maturité, ce jambage gras, cette brillance au rendez-vous. Rien que visuellement, on sent la présence et la structure. Le premier nez est frais et complexe, la générosité se dévoile à l’aération. Il y a tout ce qu’il faut pour qu’on soit heureux, j’ai les muqueuses nasales qui frétillent. La bouche est généreuse, opulente mais sans lourdeur, c’est un vin de remarquable persistance générale. Le volume est bien maîtrisé par des jolis amers, une belle acidité de soutien. Avec une telle sapidité, je commencerais à le goûter entre huit-dix ans, mais je pense que son apogée se situera vers 20-25 ans. » Pour accompagner ce vin « souple, juteux, onctueux, tonique« , Sylvie Tonnaire proposerait « pour les végétariens une fricassée de cèpes frais au poivre, ou un tartare de canard au poivre vert.« 

Bond huit ans en arrière, né de la plus forte insolation de l’histoire de Bordeaux sur juillet-août-septembre, La Fleur-Pétrus 2010, « se rapproche en termes de style du très grand 2018, donnant une idée de l’évolution de ce jeune vin. » Il se révèle « plus rond, souple, abordable, avec une belle structure tannique. Longtemps resté fermé, il n’a commencé à s’ouvrir qu’aux primeurs« , commente Edouard Moueix. « Je suis aux anges, c’est un cadeau de la nature, s’extasie Serge Dubs. Ce vin combine à la fois équilibre, délicatesse, fondu, et il est aussi très goûteux, avec du fond. Quelle pureté d’expression, la trame tannique est intégrée en fraîcheur dans un équilibre royal. S’il n’y avait que ça dans ma cave, je boirais très régulièrement ! » Pour cette cuvée « qui a tout« , Sylvie Tonnaire invite « à sortir le grand jeu, par exemple avec un lièvre à la royale.« 

Château Bélair-Monange, première classe

« C’est un terroir historique mais une propriété contemporaine » débute Edouard Moueix. Détenue par les Moueix depuis 2008, Bélair-Monange intègre également depuis 2010 la production du château Magdeleine, acquis en 1952 par le grand-père d’Edouard Moueix. « Bélair-Monange est un cru extraordinaire, un des plus grands terroirs de Bordeaux, puisqu’il avait été envisagé comme le seul vignoble rive droite ayant le potentiel d’intégrer le classement en 1855« , rappelle Edouard Moueix. Culminant à 88 mètres sur le plateau calcaire de Saint-Emilion, sa situation lui assure une perpétuelle circulation d’air le protégeant contre le gel et amenant une minéralité caractéristique. Le vignoble comprend également un coteau plein sud, doté d’argiles bleues sur calcaire, vectrices de richesse et profondeur. « Bélair-Monange, c’est le mariage de ces deux emplacements, froid et chaud, minéral et riche, élégant et puissant« , synthétise Edouard Moueix. Soit au total 24 hectares plantés en merlot à 90 %, complété de cabernet franc.

Monocépage merlot, le millésime 2015 constitue un tournant, avec l’intégration de nouvelles vignes tout juste entrées en production sur le plateau. Serge Dubs est surpris et séduit par l’accessibilité déjà grande de ce millésime pourtant encore jeune. « Ce côté très abordable, c’est l’une des spécificités de Bélair-Monange, précise Edouard Moueix. Les vins évoluent assez rapidement, et après ils ne bougent plus. » Ce vin est « soyeux, caressant, avec une très belle allonge, détaille le meilleur sommelier du monde. Je le trouve parfait actuellement, avec ces épices, ce cuir, des sensations très diplomates et pourtant goûteuses. » Un nectar entre « finesse, puissance et profondeur, à accorder avec des gibiers, préconise Sylvie Tonnaire. Les plus fins, par exemple un émincé de chevreuil flambé au cognac, seront très bien adaptés.« 

Quant à lui, le château Bélair-Monange 2010, également 100 % merlot, est le second millésime créé de A à Z par la famille Moueix. « Le vignoble âgé a pleinement profité de ce grand millésime, avec des niveaux de maturité magnifiques » analyse Edouard Moueix. Serge Dubs ne dit pas autre chose. Pour lui, « ce vin est somptueux, il se goûte superbement bien, il a tout : une belle couleur, un bouquet mature, ouvert à souhait, sur la feuille de cigare, le chocolat, la truffe. Cet ensemble est merveilleusement velouté, tendre, comme si c’était naturel. La puissance et le caractère sont magnifiques. On se sent bien, envahi par des sensations agréables. » Côté assiette, Sylvie Tonnaire suggère « d’amener de l’onctuosité, du gras, des épices, par exemple avec un foie gras poêlé épicé, ou une poitrine de porc confite aux épices. Ce vin est assez concentré pour tenir tête aux épices. »