Le 2 Juillet dernier, la Russie interdisait l’emploi de la traduction du terme champagne sur les étiquettes aux vins effervescents issus d’autres vignobles que ceux de son territoire. L’interprofession champenoise avait appelé à une suspension des expéditions vers la Russie, suspension qu’elle vient de lever. Pour en savoir davantage, Terre de vins est allé rencontrer Maxime Toubart, le président du Syndicat général des vignerons.

Est-ce que votre mobilisation et cet embargo vous ont permis de progresser sur le dossier russe et d’obtenir certaines choses ?
Cela a été utile sur deux points. Le premier, trouver techniquement des solutions en ce qui concerne les étiquettes. Nous étions confrontés à un vrai problème dans la mesure où, étant hors la loi, nous ne pouvions plus envoyer de bouteilles. Il a donc fallu du temps pour que nous comprenions les nouvelles normes et que nous remettions les étiquettes à jour. Deuxième point, le plus important, nous laissions à la diplomatie française le temps nécessaire pour entrer en contact avec les Russes et trouver une solution. Aujourd’hui, à date, il n’existe pas d’avancée significative. Il y a eu des courriers, des demandes du gouvernement français vers le gouvernement russe, sans retour. Je sais que le dossier est pris très au sérieux car nous avons reçu plusieurs ministres. Notre vraie crainte désormais, c’est un enlisement, que l’on se dise que le commerce reprend et que nous laissons faire. Notre ambition, c’est de dire que nous ne lâchons rien, que nous sommes toujours à la manœuvre. Nous apportons notre soutien total au gouvernement. Notre volonté première était de ne pas interférer, nous nous y sommes tenus. Maintenant, nous ne nous interdisons pas de rentrer en contact et d’organiser quelque chose en Russie pour expliquer nos problématiques.

Qu’est-ce que vous répondez à ceux qui disent que c’est une humiliation pour la Champagne qui a fini par céder ?

Nous n’avons pas cédé. Mais le marché russe est important pour la Champagne à plusieurs titres. D’abord, c’est un marché de valeur, l’amateur de champagne russe apprécie beaucoup les belles cuvées. Tant mieux ! C’est un marché historique, donc symbolique, cela fait partie des premiers marchés à avoir importé du champagne. Beaucoup de Russes viennent aussi consommer du champagne en France. Les Russes aiment le champagne et ils ne confondent pas leur vin effervescent avec le champagne, ce n’est pas le sujet. Par contre, symboliquement, c’est un combat qu’il faut que nous continuions à mener parce que cela fait partie des gènes de l’appellation Champagne, cela fait des siècles que nous nous bagarrons, 122 pays reconnaissent déjà l’appellation, il ne faut rien lâcher. Notre ambition est de ne surtout pas laisser penser que l’on peut se permettre de faire ce que l’on veut, et que ce qu’a fait Monsieur Poutine pourrait être imité par d’autres.

Je ne suis pas d’accord avec l’idée de dire que nous nous abaissons, nous ne nous abaissons pas, par contre, c’est en ce moment que se jouent les ventes de fin d’année, il y a des commandes aujourd’hui qui sont payées, prêtes à partir. Nous savons très bien que si nous perdons des parts de marché et que nous laissons les concurrents prendre nos places, elles seront difficiles à récupérer plus tard. Le commerce doit reprendre, nous ne pouvons continuer à maintenir l’embargo tel que nous l’avons mené jusqu’à présent.

Quelle est la prochaine étape dans les négociations, de quels moyens de pressions disposez-vous, vous et le gouvernement ?
Une rencontre des hauts responsables politiques russes et français est prévue, le dossier sera abordé à ce moment-là. Pour notre part, nous allons laisser passer les vendanges, mais je pense que nous allons rentrer en contact rapidement, avec l’ambassade d’abord, et après avec les producteurs. L’objectif n’est pas de court-circuiter ni de polluer les discussions politiques, mais nous savons aussi de par notre historique, que cette démarche peut être intéressante, c’est ce que nous avons fait aux USA. Il s’agit de rencontrer les producteurs pour expliquer toute l’importance qu’ils ont eux aussi à défendre leurs appellations et à créer une appellation forte.

Justement, est-ce que vous bénéficiez de soutiens du côté des élaborateurs russes ? Quelle est leur position ? La Russie est membre de l’OIV…
Effectivement, d’ailleurs le russe vient d’être reconnu cinquième langue officielle de l’OIV. Comme nous avions convenu avec Franck Riester et Julien Denormandie de les laisser faire, nous ne sommes pas encore rentrés en contact avec eux sur ce sujet particulier. Maintenant, peut-être que le champ du politique est arrivé au bout ? Je ne le crois pas. Je suis convaincu que la France et l’Europe vont défendre le dossier et qu’il faut laisser encore un peu de temps.

Du côté des élaborateurs russes, vous pensez que certains pourraient être de votre côté ?
Je pense que c’est un problème de protection des appellations. J’ai lu beaucoup de choses qui se sont dites ces dernières semaines, j’ignore si c’est délibéré de la part des Russes et s’il s’agit d’une attaque symbolique ou d’un dommage collatéral. Ils ont en effet pris un certain nombre de dispositions pour protéger leurs appellations et pour faire la promotion de leurs vins. Quelque part, on nous interdit quoi ? D’écrire champagne en cyrillique, nous pouvons continuer à écrire champagne en Français, en lettres latines, et tout le monde le dit : le vin pétillant shampagnskoie russe est loin d’être de la qualité du champagne. Je pense qu’ils ne reviendront pas sur ce qu’ils ont fait, parce que lorsque cela monte comme cela en puissance et qu’il y a un pays qui baisse un peu la garde, on a toujours l’impression qu’il y a une victoire, qu’il y a un gagnant et un perdant. Notre idée à nous, c’est plutôt d’expliquer aux producteurs, de les mettre dans une démarche de protection de leurs propres appellations, pour qu’ils nous protègent nous.

Est-ce que vos importateurs en Russie peuvent avoir du poids auprès du gouvernement russe, est-ce qu’il n’y aurait pas une carte à jouer de ce côté ?
Nous allons jouer toutes les cartes. Toutes celles qui sont jouables. Je crois aussi que la Russie est un marché d’avenir : il existe un pouvoir d’achat, les Russes sont amateurs de vins et de bons vins, ils sont amateurs de luxe. Nous avons un potentiel et il faut que nous nous battions. Les importateurs auront un rôle à jouer, c’est évident.