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Champagne : quand Abelé retrouve le sourire !

Auteur

Yves
Tesson

Date

25.11.2022

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Parce qu’il concentre toutes les étapes d’élaboration sur un seul et même site historique, le champagne Abelé 1757 pourrait bien rejoindre un jour le club des « Entreprises du Patrimoine Vivant ». Nous sommes allés découvrir cette maison dans ses locaux tout juste rénovés, alors qu’elle prend le chemin prometteur de ces champagnes haute couture que s’arrachent les amateurs, tout en restant fidèle à la tradition d’innovation qui l’avait rendue si célèbre au XIXe siècle.

Créée en 1757 par le négociant liégeois Théodore Vander Veken, Abelé a toujours été rémoise, même si son implantation rue de Sillery sur la butte Saint-Nicaise ne date que de 1942, lorsque la famille a revendu la Maison à la Compagnie des Grands vins, et que la marque a quitté le quartier de Castelnau et Roederer pour les locaux de l’ancienne Maison Saint-Marceaux (un champagne oublié qui comptait 75 ouvriers cavistes en 1919 !). Ce sont ces bâtiments datant de 1872, qui viennent d’être réaménagés, faisant suite à la cession de la Maison par le groupe catalan Freixenet à Nicolas Feuillatte en 2019. Une rénovation toute en délicatesse, qui n’a pas voulu dénaturer le lieu par un geste architectural, mais simplement en retrouver la philosophie. L’ajout de la verrière en bois séparant la salle d’habillage, en est la meilleure illustration. Tout en restant discrète, elle suffit à rappeler l’univers des ateliers du XIXe siècle.

C’est exactement dans le même esprit qu’Etienne Eteneau, le chef de caves, s’est attelé au réajustement du style des vins, sans révolution, en se focalisant d’abord sur les détails. Après avoir dégusté les différents lots de la cave, il a écarté ceux qui ne lui paraissaient pas dignes du repositionnement de la marque. Pour les champagnes aujourd’hui commercialisés, compte tenu des durées de vieillissement (entre trois et quatre ans rien que pour le BSA), sa marge de manœuvre à court terme était réduite. Il a pu toutefois jouer sur la liqueur de dosage. Voulant placer davantage le chardonnay au cœur de la gamme (l’objectif est de passer de 50 % à 60% d’approvisionnement), les liqueurs sont toutes constituées de vins multimillésimes de ce cépage, plus ou moins vieux selon la cuvée. La quantité de sucre a aussi été réduite (6 g pour le BSA). « Le champagne Henri Abelé était assez accompagné. Il faut se remettre dans l’univers d’une maison qui appartenait à un groupe de cavas soit des vins plutôt dosés » explique Etienne.

Même si les raisins plus mûrs que l’on obtient aujourd’hui facilitent cette transition, pour les cuvées à venir, le chef de caves a veillé à compenser les bouches parfois trop maigres et incisives que peuvent donner des dosages plus faibles, en vinifiant à basse température. « Les quelques degrés d’écart entraînent un métabolisme différent de la levure. Elle va produire du glycérol, qui lui permet de se protéger par rapport au froid, ce glycérol, c’est aussi ce qui donne le gras du vin, l’onctuosité, la rondeur. »

Troisième innovation, l’initiation d’une réserve perpétuelle, avec une approche originale, tirant parti d’une œnothèque qui conserve des stocks de 33 vintages différents allant de 1929 à 2000. Ainsi, malgré la création récente de cette soléra, celle-ci intègre déjà des millésimes très anciens ! « Quand j’ai dégusté la vinothèque, j’ai sélectionné des lots de bouteilles que l’on a remis en cercles. Dans cette réserve perpétuelle, il y a donc 28 millésimes allant de 1962 à 2021. »

©agence-discovery

Pour le reste, la Maison reste sur un schéma classique. La cuverie en inox qui date de 2007 permet de vinifier les vins de chaque vigneron séparément voire parcelle par parcelle. Quelques fûts sont en phase d’essai pour des vins qui pourraient incorporer le millésimé et, à termes, la cuvée Le Sourire de Reims. Les fermentations malolactiques sont systématiquement faites dans la mesure où le réchauffement climatique ne constitue pas encore chez Abelé une menace pour la fraîcheur. Deux facteurs entrent en effet en ligne : l’importance du chardonnay dans les approvisionnements et l’origine des pinots noirs, en grande partie issus de la face Nord de la Montagne.

Les caves creusées dans la craie, plongeant jusqu’à 25 mètres et situées sur deux niveaux, offrent une capacité de stockage de quatre millions de bouteilles, ce qui laisse encore de belles perspectives à l’heure où le tirage se situe autour de 300 000 cols. Si le covid avait durement frappé la maison juste après le rachat alors qu’elle était justement en train d’amorcer son repositionnement, le contexte actuel de croissance du champagne constitue une opportunité inespérée pour choisir avec précision ses cibles, avec cet avantage de disposer encore de stocks conséquents quand la plupart des belles maisons se sont mises sous allocation et frôlent la rupture. En 2022, confie Marie Gicquel, la directrice générale, les ventes ont augmenté de 40 %.

Terre de vins aime : Le Sourire de Reims Brut rosé 2008, la fraîcheur d’un millésime austère égayée par le fruité des vins rouges des Riceys et une subtile pointe d’épices. (145 €)