Le Premier Grand Cru Classé 1855, qui vient de célébrer le centenaire de sa cuvée 100% sauvignon « Pavillon Blanc », fourmille toujours de projets et d’ambitions. Tout en cultivant sa légendaire discrétion.

Au château Margaux, les changements se font à pas feutrés. Il en va de la gouvernance de la propriété comme de la gestion des projets. Qu’il s’agisse de l’inauguration, en 2015, du nouveau chai conçu par l’architecte britannique Lord Norman Foster, ou de l’arrivée en 2017 du nouveau Directeur général Philippe Bascaules, suite au décès de Paul Pontallier, les évolutions se font toujours dans une certaine discrétion et avec un souci constant de la continuité. De continuité, il est forcément question avec Philippe Bascaules, qui avait officié à Margaux de 1990 à 2011, notamment en tant que chef d’exploitation, avant une parenthèse de quelques millésimes à Inglenook, domaine californien de Francis Ford Coppola. Il en est également question au sein de la famille Mentzelopoulos, propriétaire du Premier Grand Cru Classé depuis 1977 : Corinne Mentzelopoulos, qui en assure la gérance depuis 1980, a été rejointe ces dernières années par sa fille Alexandra et son fils Alexis, anticipant une transition en douceur.

Cette gouvernance collégiale a conduit, récemment, à un relooking subtil des habillages des flacons et, dans la même logique, à un habillage spécial pour le millésime 2020 de la cuvée « Pavillon Blanc », célébrant le centenaire de son nom. « On produit du blanc sur la propriété depuis le début du XVIIIème siècle », précise Philippe Bascaules, « mais c’est en 1920 qu’est apparu le nom ‘Pavillon Blanc’, s’inspirant du second vin ‘Pavillon Rouge’ apparu pour sa part en 1908 ». Bouteille bouchée à la cire et scellée par le logo du château, vêtue de couleur bleu nuit pour faire écho à la police de l’étiquette, sérigraphiée et décorée d’un logo Art Déco où s’entrelacent les années 1920 et 2020, caisse spéciale… aucun détail n’a été négligé pour cette édition spéciale qui a été mise en marché en fin d’année et dont les quelque 12 000 bouteilles vont faire le bonheur des collectionneurs. Ce 100% sauvignon blanc élevé sur lies, vinifié et élevé en barriques, est un modèle d’équilibre et d’aromatique subtile, jouant d’une opulence aérienne (235 € HT prix indicatif).

Une extension du cuvier pour coller encore mieux au parcellaire

Le sens du détail, c’est une quête perpétuelle pour un Premier Grand Cru Classé qui cherche sans cesse à gagner en précision et en connaissance de ses terroirs. Cela passe d’abord par la restructuration du vignoble, toujours en cours : 85 hectares sont aujourd’hui plantés, sur 92 potentiels ; 8% sont en jachère permanente ; l’encépagement futur est repensé pour une meilleure adéquation avec certaines parcelles, notamment argilo-calcaires et qui se distinguent des traditionnelles graves margalaises, la proportion de cabernets sauvignons et francs étant promise à augmenter ; enfin, une parcelle expérimentale a été mise en place, avec douze modèles différents de cépages et porte-greffes. Ces essais portent aussi sur l’orientation des vignes (« un projet sur 50 ans », souligne Philippe Bascaules) et sur les pratiques environnementales : sans aller ouvertement, pour l’instant, vers une certification bio, l’équipe Château Margaux tend vers cette pratique culturale, tout en gardant un œil sur les doses de cuivre et en préférant « privilégier la science aux croyances ». La réutilisation des matières organiques de la propriété pour la fabrication de compost, la maîtrise des effluents, du bilan carbone, du recours au plastique, l’examen de solutions géothermiques pour la production d’énergie, sont autant de pistes explorées pour une viticulture durable.

Pour accompagner ce souci de précision, une extension du cuvier est actuellement en projet. Bien que dotée de 95 cuves actuellement (un nombre qui a pratiquement quadruplé en 40 ans, sachant que quelques cuves bois de grande contenance sont renouvelées en partie tous les 3 ou 4 ans), la propriété veut aller encore plus dans le détail du parcellaire et envisage de s’équiper d’une trentaine de nouvelles cuves (de 20 à 50 hectolitres, mais aussi des cuves « cigares » de 15 à 20 hectolitres pour limiter encore plus les extractions) dans les prochaines années. Même si cette extension ne doit pas être signée Lord Foster, elle demande un certain temps de réflexion, ne serait-ce que pour être en conformité avec les Monuments Historiques – le château étant inchangé depuis sa construction en 1815. Savoir prendre son temps, c’est aussi une caractéristique de Château Margaux : un mythe ne se construit pas dans la précipitation.