Entre un été marqué par les intempéries et l’irruption de la drosophile suzukii dans ses vignes de syrah, Christine Vernay se souviendra de ce millésime 2014. Mais maintenant que les raisins sont en cuve, elle est confiante sur la qualité finale de ses vins.

L’expression n’est pas abusive : Christine Vernay est une vigneronne emblématique du nord de la vallée du Rhône. Ayant pris avec brio la suite de son père Georges Vernay, qui a légué son nom au domaine familial et contribué à donner leurs lettres de noblesse aux appellations Condrieu et Côte-Rôtie, Christine conduit aujourd’hui, avec son mari Paul Amsellem, cette propriété de 21 hectares dont les vins jouissent d’une réputation mondiale. 21 hectares, dont deux-tiers en coteaux, répartis comme suit : 9 en Condrieu, 5 en Côte-Rôtie, 2 en Saint-Joseph, le reste étant dédié à la production de Vin de Pays (syrah, viognier).

La syrah, le viognier : les deux cépages rois de cette région, qui ont dû faire face à une année pour le moins difficile. Comme le souligne Christine, « le millésime s’annonçait précoce avec les chaleurs de juin, puis les importantes pluies de l’été sont venues tout bousculer. C’était très compliqué pour la gestion des sols et la maîtrise de l’enherbement, surtout pour nous qui travaillons en culture biologique (sans être certifiés), ce qui implique beaucoup de passages, en particulier sur les coteaux, où tout se fait à la main. Au mois d’août, la concurrence était très importante, l’herbe poussait vite, il fallait être très présent et réactif ».

Suzukii, l’invitée qu’on n’attendait pas

Côté viognier, pour les blancs, le mois de septembre a permis de contrebalancer un été certes maussade, mais exempt de « pression forte sur les maladies. Nous n’avons pas rencontré de problème majeur, la vigne était enjouée, on a vendangé fin septembre et on eu une belle récolte (35 hl/ha), de beaux raisins, surtout par rapport à 2013 qui avait été marqué par une coulure monstrueuse. 2014 devrait être un très beau millésime en blanc : sur le viognier on est parfois faible en acidité, or cette année c’est très joli, on a de beaux équilibres aromatiques, de la minéralité ».

Pour les rouges, l’affaire s’est révélée plus compliquée. « Cette année a été marquée par un phénomène inédit, déplore Christine Vernay, c’est l’arrivée de la drosophile suzukii, qui a gravement sévi sur nos syrahs ». Venue d’Asie, cette drosophile est arrivée en Europe en 2008, en France en 2011, et représente une grave nuisance auprès des fruits sains, et notamment des raisins rouges. « On n’a pas à ce stade beaucoup de parades contre la suzukii, mis à part des insecticides – et c’est inenvisageable pour nous – et on comprend mal pourquoi elle s’attaque sévèrement à certains secteurs plutôt qu’à d’autres. Sur certaines parcelles, nous avons eu jusqu’à plus d’un tiers de perte de récolte. Face à cette situation inédite, il a fallu être très réactif, et pour la première fois nous avons commencé à vendanger les rouges plus tôt que les blancs (du 6 au 26 septembre, NDLR). Nous avons demandé aux vendangeurs d’être intraitables sur le tri des raisins à la vigne, nous ne pouvions pas nous permettre de rentrer la moindre grappe corrompue. Donc, nous avons mis deux fois plus de temps à vendanger 30 à 40% de raisins en moins que d’habitude ».

domainevernay

Au final, les rendements en Côte-Rôtie auront été de 20 hl/ha, contre 30 à 35 hl/ha pour une année normale. « C’était un peu démoralisant, concède Christine Vernay, il a vraiment fallu être très exigeants sur la qualité des raisins que nous mettions en cuve. On n’a pas des maturités exceptionnelles, mais de toute façon nous évitons d’aller vers la surmaturité. Nous craignions surtout que les volatiles soient élevées, mais finalement ce n’est pas le cas. Les fermentations sont allées très vite, on a de belles couleurs, une jolie chair… Ce sera un joli millésime, et c’est ce que me confirment aussi nos voisins ».

Reste à se mettre en ordre de bataille pour l’année prochaine, afin de lutter au mieux contre ce nouvel ennemi qu’est la drosophile suzukii. « Nous sommes déjà en pleine réflexion pour trouver la bonne parade, explique Christine Vernay. Et nous espérons un hiver froid pour tout assainir ».

Mathieu Doumenge
Photo Guillaume ATGER