Photo: Champagne Tatttinger
Photo: Champagne Tatttinger

Claude Taittinger est décédé lundi dernier à l’âge de 94 ans. Directeur général de la Maison  familiale de 1960 à 2005, il a su par sa vision accompagner le développement prodigieux de la marque à l’international pendant près d’un demi-siècle. Pierre-Emmanuel Taittinger qui lui a succédé avant de céder les rênes à sa fille Vitalie a accepté de nous éclairer sur son parcours.

Claude est né en 1927, il est le fils de Pierre Taittinger, fondateur de la Maison et président pendant la Seconde Guerre du Conseil municipal de Paris. Brillant sujet, il étudie à l’Institut d’études politiques et rêve d’intégrer l’ENA. Mais, en 1949, à 22 ans à peine, il rejoindra finalement l’entreprise familiale, aux côtés de ses deux frères, Jean et François. Alors que Jean s’occupe d’agrandir le vignoble (la maison est alors l’une des rares à parier sur la constitution d’un domaine propre), et que François assure la direction, Claude est en charge du marché américain. Pierre-Emmanuel Taittinger, son neveu, qui a travaillé pendant trente ans à ses côtés avant de racheter l’entreprise, explique : « Au moment où les maisons de champagne se concentraient sur la France et l’Europe, il a pressenti l’importance qu’allait prendre les Etats-Unis. En effet, des millions de soldats américains étaient venus libérer le vieux continent. Ils étaient rentrés chez eux avec le goût du vin et du champagne. Claude a donc consacré énormément de temps à ce marché et y a peut-être fait près de 200 voyages. D’un nom de famille, il a fait de Taittinger une marque internationale. » Claude est en effet un ambassadeur hors-pair. Dans les nombreuses réceptions qu’il organise pour promouvoir la maison, il séduit par son charme :« Il avait quelque chose de très aristocrate, de l’humour, un esprit très fin, dans le fond c’était un personnage du XVIIIe siècle. Il aurait adoré vivre au temps de Louis XV ». Génie du marketing, il parviendra à placer Taittinger dans le deuxième opus de James Bond « Bons Baisers de Russie », après avoir entretenu une correspondance épistolaire avec Ian Fleming.

A cette époque, la Maison décide aussi de parier sur le chardonnay dont elle lancera la mode. « Jusque-là les champagnes étaient plutôt axés sur le pinot noir et le meunier, que l’on travaillait en fût de chêne.  Or Claude avait compris que les femmes joueraient un rôle de plus en plus important dans la consommation du champagne. La Maison a donc privilégié ce cépage plus aérien, plus léger, très subtile. Claude a bâti toute la stratégie marketing de l’entreprise autour du chardonnay : le Comte Thibaud IV qui revient des croisades avec l’ancêtre du Chardonnay, la demeure des Comtes de Champagne, les crayères de l’abbaye de Saint-Nicaise qui appartenaient à la famille des Comtes de Champagne…»

C’est à la mort de son frère François dans un tragique accident de voiture en 1960 que Claude reprend la direction générale. Il est le seul disponible. Jean élu député maire de Reims en 1959 vient tout juste de s’engager en politique. Si François a posé les bases essentielles du groupe, y compris pour sa partie hôtelière, Claude saura les développer et fera passer la maison d’un million de bouteilles à 4,5 millions. Sa foi dans le marketing reste inébranlable. Alors que les maisons rejettent les panneaux publicitaires et la réclame, jugés vulgaires pour un produit de luxe, Claude, très ami avec Jean-Claude Decaux, casse les codes et utilise massivement ces nouveaux moyens. « Cela a permis à la Maison en un lapse de temps très court de rattraper la notoriété des cinq plus grandes maisons. On a failli être exclu du Syndicat de grandes marques à cause de cela. C’est Mumm qui nous a défendus. Ils appartenaient alors à un groupe américain. Ils ont dit « vous plaisantez, il faut faire de la publicité, du moment qu’elle est élégante et intelligente. » Là-dessus Claude était irréprochable, on lui doit par exemple la campagne « l’Instant Taittinger ». Il a ensuite été imité par tout le monde. »

Dégustateur de talent, Claude élargit aussi la gamme en lançant deux cuvées : Prélude et les Folies de la Marquetterie. Il initie des partenariats valorisants avec des artistes de renom grâce à la Taittinger collection. Enfin, en fondant dans les années 1970 le domaine Carneros dans la Napa Valley, Claude fait de Taittinger l’une des toutes premières maisons à investir à l’étranger dans la production de vins effervescents.

Homme de lettres à ses heures perdues, Claude est l’auteur de plusieurs livres de qualité sur la Champagne. Parmi ces ouvrages, on relèvera trois biographies : une de Jacques Cazotte, cet écrivain guillotiné à la Révolution, ancien propriétaire de la Marquetterie (Guest House de la Maison), une de Saint-Evremond, fondateur de l’Ordre des Coteaux, et bien-sûr, une de Thibaud le Chansonnier, Comte de Champagne. « C’était un pédagogue formidable, il adorait faire réviser ses enfants. Il aurait été un professeur d’université remarquable ». Généreux mécène, Claude a fait restaurer la statue du « Beau Dieu » dans la cathédrale. Engagé dans le monde du sport, et lui-même ceinture noire de Judo, il a aussi fondé à Reims le Judorex.

Notre équipe s’associe à la peine de sa famille et de ses anciens collègues et leur présente ses plus sincères condoléances.