Accueil Actualités La famille Chifflot débarque en force en Savoie en reprenant la maison Viallet et le vignoble Perrier & Fils

La famille Chifflot débarque en force en Savoie en reprenant la maison Viallet et le vignoble Perrier & Fils

Thomas Chifflot et Philippe Viallet

Thomas Chifflot et Philippe Viallet©DR

Auteur

Frédérique
Hermine

Date

12.01.2026

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La reprise de la maison Viallet et du domaine viticole de Perrier & Fils par le duo formé par Guy Chifflot et son petit-fils Thomas Chifflot Thannberger marque un tournant discret mais structurant dans l’économie des vins de Savoie. Ces nouveaux acteurs, à l’ambition clairement affichée, concentrent ainsi plus de 30 % du marché.

Au croisement d’histoires familiales, d’opportunités judiciaires et d’une conviction forte sur le potentiel des vins blancs et des crémants savoyards, cette opération illustre la manière dont un capital industriel et managérial peut se redéployer vers un vignoble longtemps considéré de niche. « Je n’avais pas de lien particulier avec la Savoie, à part d’y aller souvent skier », reconnaît Thomas Chifflot Thannberger, associé à son grand‑père Guy. Ce dernier, infatigable entrepreneur de 85 ans, a déjà acheté une trentaine d’entreprises dans sa carrière et dirigé un groupe de 270 millions d’euros de chiffre d’affaires et 300 collaborateurs (Orapi, géant de l’hygiène et de la protection professionnelle). Le dossier de reprise leur est proposé à l’automne 2024. La maison Viallet est alors en redressement judiciaire devant le tribunal de commerce de Chambéry, qui rend sa décision le 20 juin 2025 en faveur des Chifflot. « Nous n’avions jusqu’à présent pas de lien avec le vin, à part d'être grands amateurs », souligne le jeune homme qui a suivi des études en commerce et management.

Thomas Chifflot et Guy Chifflot©DR
Thomas et Guy Chifflot ©DR

Trois dates clés

Le pari est d’autant plus audacieux que la Savoie reste une petite région viticole (2 000 hectares). Pour Thomas Chifflot, l’histoire récente du vignoble savoyard se résume à trois dates importantes : la création de l’AOC en 1973, les jeux Olympiques d’Albertville en 1992 – qui ont offert « un rayonnement mondial à la Savoie mais au prix d’une pression sur les volumes et au détriment de la qualité » –, et les J.O. d’hiver, organisés en février 2030 dans les Alpes françaises, qui représenteront une formidable opportunité. « Sur ces trente dernières années, les viticulteurs savoyards, aujourd’hui 280 déclarants, ont énormément travaillé sur la qualité, en blancs surtout, mais aussi en rouges, et plus récemment en crémants », une appellation obtenue en 2015 et que ces nouveaux acteurs considèrent comme un moteur stratégique.

Viallet, colosse du vignoble savoyard

Le rachat de la maison Viallet s’inscrit dans cette dynamique de montée en gamme et de structuration. Reprise en 1984 par Philippe Viallet, fondée en 1966 par ses parents à partir de 2,5 hectares sur l’appellation Apremont, elle s’est enrichie de plusieurs domaines viticoles totalisant 112 hectares de vignes et, depuis 1985, d’une maison de négoce, à ce jour la plus importante de la région, soit au total, une production annuelle de plus de 2 millions de bouteilles. Labellisée HVE 3, dotée de certifications IFS Food et IFS BRC, Viallet s’est imposée comme « l’un des colosses de la viticulture savoyarde », misant sur le savoir‑faire, la qualité, mais aussi sur une forte capacité de conditionnement destinée aux grands comptes. Si l’outil industriel est solide, la trajectoire financière a été fragilisée par un contexte macroéconomique défavorable, « mais aussi un cycle de surinvestissement très lourd : rachats de domaines, nouvelle ligne de conditionnement ultra-sophistiquée », pointe Thomas Chifflot. « L’endettement était majeur ; la maison restait rentable mais moins solvable », ce qui conduira au déclenchement du redressement judiciaire en mai 2024.

Perrier & Fils, une succession compliquée

Quelques semaines plus tard, le domaine Perrier a été à son tour placé en redressement judiciaire, en juillet 2025, avant un plan de cession. Le jugement du tribunal de commerce de Chambéry a accepté le 30 décembre en plan de cession l’offre des Chifflot qui ne reprennent pour l’instant que le domaine viticole. Soit 52 hectares de vignes sur l’ensemble de la Combe de Savoie, produisant environ 400 000 bouteilles chaque année. Au rachat, les vendanges de l’été dernier avaient déjà été sécurisées par le nouveau propriétaire. L’entreprise souffrait des mésententes familiales et d’une activité éclatée sur trois sites. Gilbert Perrier avait laissé les commandes en 2023 à ses fils Philippe, gérant du domaine viticole, et Gilles, patron de la société de négoce Perrier & Fils, « avec laquelle nous sommes en discussion ».

Une rationalisation industrielle

Avec Viallet et Perrier, le groupe des Chifflot revendique désormais plus de 30 % du marché de la viticulture savoyarde et affiche une stratégie de rationalisation industrielle claire : « On va essayer de massifier sur le site de Viallet qui bénéficie d’une capacité annoncée de 9 millions de bouteilles par an afin de réduire au maximum les coûts et centraliser tout sur une base de données. » Le site historique de la maison Perrier, sur les hauteurs d’Apremont, sera néanmoins conservé pour la vinification des vins et surtout pour élaborer les bases des crémants. Cette montée en puissance se doublera d’une ambition commerciale notamment à l’export. « Les vins de Savoie n’exportent en moyenne que 7 % de leurs volumes, tandis que la maison Viallet et Perrier atteignent déjà chacun autour de 15 % avec des marchés clés en Belgique, au Canada et aux États‑Unis. Les crémants, en particulier, pourraient profiter d’un joli potentiel de développement en Angleterre, où les consommateurs de bulles se tournent de plus en plus vers des alternatives au champagne, devenu de plus en plus cher. Ce qui donne aux crémants une carte à jouer avec des prix plus abordables. »

Créer un groupe pérenne et rentable

Les Chifflot entendent piloter le groupe en direct, Thomas à l’opérationnel, Guy avec un rôle de superviseur. Le cap chiffré est déjà annoncé : réaliser 20 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2026. L’enjeu est autant économique que social : « Il faut réunir tout le monde autour d’un projet commun, montrer que l’on veut donner un vrai élan. » Sur le plan produit, la stratégie est alignée sur les tendances de marché. « Avec un vignoble à 75 % de blancs, il faut surfer sur la couleur, en hausse, comme les crémants. La Savoie demeure dans l’imaginaire collectif comme le pays du fromage, de la raclette, la fondue, et la tartiflette, historiquement associés à nos blancs. On ne veut pas changer cette image mais ce n’est pas que ça, nous avons aussi le bergeron et la mondeuse qui se marient très bien avec des plats plus gastronomiques. » Les investissements industriels, ayant été réalisés avant la reprise, la stratégie devrait s’orienter vers une consolidation. « Aujourd’hui, l’objectif est de créer un groupe pérenne et qui puisse être rentable. » Sur cette feuille de route, les crémants occupent une place centrale comme vecteur d’image et de valeur ajoutée. « Il s’agit d’abord de travailler encore sur la qualité et, dans les années à venir, de penser, comme en Bourgogne, à faire un remembrement de nos vignes dédiées, à l’exemple de ce qu’a fait Philippe Viallet avec le Domaine Bouvet, 12 hectares d’un seul tenant dans la Combe de Savoie, spécialement dédiés aux crémants depuis 2017. » Cette logique de vignoble dédié, combinée à un outil de production performant et à un ancrage renforcé à l’export, positionne le nouveau groupe comme un acteur capable de « porter les vins de Savoie sur les plus grandes tables du monde » à l’orée des prochains jeux Olympiques d’hiver.