À Landiras, dans la région bordelaise des Graves, le créateur de Liber Pater, le vin le plus cher du monde avec un millésime 2015 affiché à 30 000 euros la bouteille, vient de mettre sur le marché le millésime 2018 de Denarius, cuvée qui se veut “plus accessible” à 500 euros la bouteille.

“Ce n’est absolument pas un second vin”, précise d’emblée Loïc Pasquet. Et Denarius n’est pas, à proprement parler, une nouveauté. Autre “climat” de son vignoble après Liber Pater, Denarius avait déjà été produit en 2007 et 2011 par Loïc Pasquet, qui compte désormais en faire une cuvée régulière : un millésime sera commercialisé chaque année à partir du 2018. Plafonnée dans un premier temps à 1200 bouteilles, la production doit atteindre à terme 5 à 6000 bouteilles par an, prévoit le vigneron. Afin de cibler le marché des restaurants étoilés et des amateurs de vins – très – aisés, pour lesquels Liber Pater et son prix stratosphérique restent hors de portée.

Cette échelle de prix, justement, et la démarche hors norme de Loïc Pasquet provoquent des réactions tranchées dans le vignoble bordelais. C’est peu dire que le vigneron est clivant : il a ses détracteurs (plutôt virulents), ses soutiens (comme l’universitaire Jacky Rigaux, grand spécialiste des climats de Bourgogne et défenseur des vins de terroir). Mais il y a aussi tous ceux qui ne savent pas sur quel pied danser face à ce personnage gouailleur qui fait son miel de sa position de mouton noir dans les Graves.

Dénomination vin de France

Originaire du Poitou, Loïc Pasquet suit d’abord des études de mathématiques en classe préparatoire avant d’intégrer une école d’ingénieur à Dijon. Il y découvre le vignoble de Bourgogne et crée en 2001 son entreprise de négoce de vins. Et c’est au cours de séjours entre Bordeaux et la Bourgogne que naît sa grande idée : faire à Bordeaux un vin de lieu, comme en Bourgogne. Avec un objectif, “retrouver le goût des vins fins pré-phylloxériques”. Qu’est-ce que le goût des vins d’avant la crise du phylloxéra (dans les années 1860) ? Le débat est ouvert. L’ambitieux ne cache pas son modèle : le Domaine de la Romanée-Conti, avec qui il compte bien rivaliser, prix et notoriété inclus.

C’est donc à Landiras, en Gironde, que Loïc Pasquet s’installe en 2004 et commence, en bio, des essais de plantation de différents cépages en francs de pied, c’est-à-dire non greffés. L’iconoclaste s’inspire du système ancestral de joualle, abandonne la taille Guyot d’usage, choisit une plantation à haute densité (20 000 pieds à l’hectare) et travaille avec une mule espagnole qui lui permet de passer entre ses piquets. Des méthodes qui lui attirent les foudres de l’INAO, l’Institut national de l’origine et de la qualité, chargé de veiller au respect des appellations : il gagne néanmoins en appel, en 2017, son procès sur les densités de plantation et les accusations de chaptalisation. Mais en réintroduisant de vieux cépages en-dehors du cahier des charges de l’appellation (comme le saint-macaire, le castets ou le tarney), Loïc Pasquet perd en toute logique l’AOC Graves. Liber Pater et Denarius sont donc tous les deux sous dénomination vin de France.

“La bataille du cœur” de Bordeaux

Loïc Pasquet, qui s’est frotté à la justice et à l’administration agricole, a gagné le franc-parler incendiaire de ceux qui n’ont plus peur de rien. “Je considère qu’à Bordeaux, on fait du vin comme on fait de la soupe : on rajoute du gras, de la sucrosité ou de la barrique pour plaire aux critiques. On construit un goût en jouant avec les quantités de variétés de cépages. Moi je tiens à sauver le goût spécifique de mon lieu, avec des cépages plantés en fonction du lieu.”

Le créateur de Liber Pater tape au cœur du débat originalité du lieu versus typicité d’une appellation. Et ce en pleine crise commerciale et existentielle du vignoble bordelais. “Il y a énormément de bons vignerons à Bordeaux. Et le rapport qualité prix est imbattable. Mais Bordeaux a perdu la bataille du cœur. Ils ne comprennent plus le marché du vin, ni ce que veulent les clients.” “Ils” ? Les institutions représentatives du vignoble, le CIVB (Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux) en tête, une des cibles préférées de Loïc Pasquet sur les réseaux sociaux.

Quels cépages et dans quelle proportion ?

Derrière ce discours militant et provocateur, le vigneron fait cependant preuve d’imprécisions déroutantes… et totalement assumées. Quel est l’encépagement de son vignoble (une propriété de 13 hectares dit-il, dont un peu plus de 2 hectares sont plantés de vignes) ? 80% de cabernet sauvignon, que Loïc Pasquet revendique d’appeler “petite vidure, son nom historique lié aux Graves”. Pour le reste des cépages “anciens”, il “ne saurait pas dire de tête”, les plantations se faisant chaque année au gré des lieux pour combler les manques. La question se pose alors en bouteilles : qu’y a-t-il dans Denarius et dans Liber Pater, issus chacun de deux “climats”, des zones différentes du vignoble ? La réponse est sensiblement la même : “Je ne cherche pas à savoir quel cépage je dois mettre et en quelle quantité. Je ne fais pas mes vins en fonction de ça. Et ça n’intéresse pas mes clients. Je cherche à exprimer un lieu.”

Reste que c’est un des griefs qui lui ont été reprochés lors de son procès contre FranceAgrimer. En 2016, Loïc Pasquet est condamné à douze mois de prison avec sursis et 30 000 euros d’amende pour avoir établi une fausse comptabilité afin de percevoir près de 600 000 euros de subventions pour faire la promotion de ses vins en Chine, précise la dépêche de l’Agence France Presse. Lui se dit victime des malversations de son partenaire commercial. Lors du procès remonte le fait que les premières cuvées de Liber Pater sont un assemblage de merlot, cabernet sauvignon et petit verdot, loin des fameux cépages anciens. Avec seulement 30% de cépages francs de pied et un élevage en barriques de bois neuf.

Ces premières cuvées, Loïc Pasquet les assume également : c’est à partir du millésime 2015 que tous ses vins ont été faits avec 100% de cépages francs de pied, confirme-t-il. Le vigneron a aussi banni les barriques pour un élevage en amphore de grès, pendant deux ans minimum. Le millésime 2018 de Denarius se compose ainsi d’une dominante de petite vidure-cabernet sauvignon, avec du castets, du tarney, du saint-macaire et du malbec dans des proportions non précisées. Son prix, 500 euros TTC au départ du chai, est en revanche bien défini. “C’est le prix qui nous permet de remettre en culture ces cépages anciens, et de financer tout notre travail. On réintroduit quelque chose qui n’existe plus. Cela nécessite de l’apprentissage, on y va à tâtons”, dit Loïc Pasquet. Et comme pour le millésime de Liber Pater à 30 000 euros, cela reste le prix que certains acheteurs sont prêts à payer : “Je ne vois pas pourquoi je m’en priverais”.

Terre de vins a goûté :
Denarius 2018

Un premier nez intense, qu’il faut absolument attendre et laisser s’ouvrir. On passe alors d’une puissance fauve, de violettes fanées et de fleurs marcescentes à des notes florales et fruitées, roses rouges, mûres, plus délicates et mentholées. La bouche violette, cassis, étend une trame tannique en voile de lin, avec une matière fine et texturée. Du volume et une très belle fraîcheur des arômes.