D’un commun accord, le Syndicat Général des Vignerons (SGV) et l’Union des Maisons de champagne (UMC) ont décidé de suspendre pour un mois le marché des bouteilles en cours d’élaboration, une première dans l’histoire de l’appellation (en dehors des périodes de vendanges).

En Champagne, les Maisons ont l’habitude d’acheter une partie de leur raisin aux vignerons, puis de vinifier, d’assembler et de champagniser elles-mêmes. Cette maîtrise des différents stades de la production leur permet chaque année de conserver le style qui fait l’identité de leurs marques. Néanmoins, certains expéditeurs peuvent à l’occasion acheter des bouteilles en cours d’élaboration qui n’ont pas encore été remuées, dégorgées et dosées. Alors que le processus de maturation est très long (15 mois de vieillissement minimum pour une bouteille, trois ans chez beaucoup de producteurs), cette pratique marginale permet de répondre ponctuellement à des besoins spécifiques. Elle fonctionne en temps normal comme un outil d’ajustement.

Même si au mois d’avril ces transactions ont diminué de 40% par rapport à l’année dernière, dans le contexte actuel, elles constituent un danger. Alors que les stocks en Champagne sont considérables, avoisinant les cinq années, des entreprises en difficulté risquent d’être tentées de s’en débarrasser à vil prix en ayant recours à ce débouché. La grande distribution, qui a reporté une large partie de ses achats 2020 à l’année prochaine, pourrait chercher à “faire des coups” pour les ventes toujours importantes de fin d’année et encourager des opérateurs peu scrupuleux à s’approvisionner en bouteilles sur ce marché. Il ne s’agirait sans doute pas des acteurs habituels qui travaillent avec la grande distribution : ils craindraient de dévaloriser leurs propres stocks et leurs propres marques… Mais plutôt d’opérateurs opportunistes qui saisiraient ici l’occasion de se positionner à bon compte et pour la première fois auprès des enseignes de supermarché.

Suspension des transactions

Il est évident qu’outre la perte économique générée, ce genre de comportement serait nocif à l’image de l’appellation. C’est pourquoi l’UMC et le SGV ont décidé de suspendre les transactions de bouteilles en cours d’élaboration pendant au moins un mois, le temps de mener les négociations avec la Commission européenne en vue d’encadrer les promotions autour du champagne. La profession entend en effet faire jouer l’article 222 de l’Organisation commune du marché viti-vinicole, qui autorise, en cas de crise, à déroger aux règles habituelles de la concurrence.

Dans le même temps, le Syndicat général des vignerons a accepté la demande du négoce de repousser de quatre mois, moyennant un taux d’intérêt de 1,5 % et sous réserve de l’accord du vendeur, les deux prochaines échéances de paiement du raisin des vendanges 2019. Cette mesure va dans le même sens. Elle vise à protéger la trésorerie des maisons, pour éviter qu’elles ne soient obligées de liquider à des tarifs ridicules leurs stocks, ce qui nuirait à la filière toute entière.

Même si la prochaine fixation du rendement des vendanges s’annonce difficile, la Champagne montre une nouvelle fois la force de son esprit collectif. Vignerons et Maisons restent conscients de leur interdépendance. Ils ne pourront traverser la tempête qu’en restant unis, ce qui implique dans chaque camp des concessions.