Photo: Cédric Polusset
Photo: Cédric Polusset

Le château Rieussec, propriété depuis 1984 des Domaines Barons de Rothschild Lafite et 1er grand cru classé en 1855, poursuit sa métamorphose, dans le prolongement de sa transition écologique et propose une nouvelle bouteille, en rupture avec toutes les conventions auxquelles est rattachée le Sauternes. Une prise de risque assumée.

Saskia de Rothschild, qui dirige aujourd’hui l’ensemble des Domaines Barons de Rothschild Lafite part d’un postulat sans appel : « l’aura du Sauternes a pâli, sa consommation s’est raréfiée, se limitant aux célébrations de fin d’année, cantonné au foie gras une fois par an et aux desserts de temps en temps. Il s’est installé confortablement dans la tradition, le folklore et les accords convenus sans se soucier du monde qui l’entourait. Le classicisme auquel il se raccrochait semblait lui interdire d’accompagner toutes les occasions, et de célébrer toutes les gastronomies. » S’en tenir aux regrets ne satisfait pas Saskia de Rothschild : le Sauternes a des atouts remarquables, il fallait donc réagir et impulser une nouvelle image de ce merveilleux vin liquoreux et infléchir son mode de consommation. Modifier radicalement la bouteille a été une priorité car elle est, à l’évidence, un vecteur d’image puissant.

Accompagné par le studio Laure Flammarion, Rieussec a provoqué « un acte de ré-enchantement » en créant dès 2022, pour le millésime 2019, une bouteille en rupture avec la tradition afin « d’ attirer la curiosité et provoquer du désir ». Et cela « sans se dénaturer, ni se dévergonder, ou se vulgariser » : un exercice délicat.

Nouveaux codes

Ceux qui ne se lassaient pas d’admirer la couleur de la robe du vin à travers la bouteille et de suivre son évolution devront attendre de l’avoir désormais dans leur verre, car la bouteille est maintenant opaque. « Notre bouteille a tant confiance en son nectar qu’elle n’en dévoile pas sa robe ». Mais ont-il eu le choix ? Non, car c’est bien la contrainte du verre recyclé qui a imposé cette opacité. Jean de Roquefeuil, le directeur d’exploitation du château précise : « le verre blanc recyclé n’existe pas ». La bouteille est en verre PCR (Post Consuming Recycle) composé à 96% de verre domestique récupéré et recyclé. « Notre bouteille assume ses imperfections. Elle est charismatique, solide et faite pour durer et protégera toute la finesse du vin».

La forme de la bouteille évolue. Il s’agit de la bouteille BOLD, à la forme ramassée. L’anneau saillant classique disparaît et laisse place à une ligne continue depuis l’épaule jusqu’à la bague. Cette bague et le corps de la bouteille sont associées par une simple petite rainure située sur le col.

La communication autour du nouveau bouchon surprend. L’accent est mis sur un bouchon en forme de bilboquet (d’où son nom : Bil). Le bouchon traditionnel aurait-il disparu ? Jean de Roquefeuil rassure en disant que « Rieussec reste un vin d’amateur mais aussi de garde. Il faut lui laisser sa chance de vieillir. Le bouchon de garde, c’est-à-dire, le bouchon long, traditionnel, que nous avons l’habitude d’utiliser bouche bien la bouteille ». Le bouchon Bil, supplémentaire, livré avec la bouteille, est une création de l’agence de design suisse Big Game : le voici avec une « forme à la fois simple, judicieuse et résolument contemporaine. il se suspend à la bouteille par un cordon ». Jean de Roquefeuil justifie son utilité : « il est en liège aggloméré, écologique, avec une colle alimentaire neutre. Le bouchon long est souvent difficile à remettre lorsqu’on ne finit pas la bouteille ».

Quant à l’étiquette, celle-ci adopte un style résolument plus contemporain. Son esthétique « passe des codes dorés et des enluminures à un vin orné d’une simple couronne à 3 branches ». Une couronne qui existait déjà sur les anciennes étiquettes et qui est l’emblème traditionnel associé depuis toujours au Sauternes. Cette coiffe, sérigraphiée sur la bouteille, est accompagnée de la simple appellation « RIEUSSEC ». Il y a bien entendu une contre étiquette qui porte toute les mentions légales, et la mention 1er grand cru classé qu’on ne saurait omettre. Une contre étiquette que l’on peut décoller si bien qu’une fois le vin bu, cette bouteille peut devenir carafe nous dit le communiqué de presse. Elle se veut « sympathique, joviale, imparfaite ». Une bouteille simplement décorée pour « accompagner avec humour et élégance le quotidien des amateurs de Rieussec ». 

Et pour achever l’œuvre, La caisse bois disparaît. Ce sera désormais un emballage en carton kraft qui se veut compact et qui contiendra 4 bouteilles et leurs bouchons réutilisables. « Pour des questions d’écologie, nous avons privilégié l’usage d’un carton kraft, et minimisé l’ajout de matière plastique en utilisant une étiquette et un ruban adhésif en papier ». Jean de Roquefeuil avance des raisons supplémentaires qui ont conduit à ce choix : « la forme de la bouteille, un peu trapue, dicte un peu l’emballage. La caisse de 6 c’est un peu trop. Cette nouvelle bouteille de Rieussec 2019 va sortir entre 110 et 120 € : c’est une valeur tout de même. La caisse de 4 semble plus adaptée pour distribuer le vin. » Chaque bouteille est accompagnée d’un mode d’emploi bilingue, imprimé recto verso sur du papier recyclé. Il explique brièvement la nature du Rieussec et l’usage de cette nouvelle bouteille. Le premier vin sera-t-il le seul concerné par le changement de bouteille ? Jean de Roquefeuil indique que « le deuxième vin, les Carmes de Rieussec, fait l’objet d’une réflexion pour le passage à une nouvelle identité, très probablement avec une charte graphique similaire ».

rieussec
Photo: Château Rieussec

Nouveaux accords mets-vin.

Mais la nouvelle esthétique de la bouteille et la transition écologique ne suffisaient pas pour élargir la diffusion du château Rieussec. La volonté de modifier la consommation du Sauternes pour un Sauternes « désinhibé, désenclavé et surtout désirable » et d’élargir sa consommation au-delà du seul apéritif et foie gras a conduit Saskia de Rothschild à s’associer à trois chefs réputés. Il s’agit de proposer des accords mets vins capables de « régénérer le vin de Sauternes et de le désenclaver, grâce à une cuisine éloignée des habitudes de sa consommation traditionnelle ». Convaincre le public qu’il y a une autre manière de boire du Sauternes. « Nous éveillons le public aux multiples possibilités qui s’offrent à lui pour accompagner ce vin » : tel est l’objectif pour élargir le champ des possibles en matière de consommation du Sauternes.

En bousculant les codes, Rieussec prend des risques. Des risques calculés et qui ont l’allure d’un pari audacieux. L’esthétique des visuels et du contenant gagne en modernité et permet de mieux insérer le vin de Sauternes dans l’actualité du monde qui l’entoure. De même, la notion de développement durable prend du sens auprès d’un public de plus en plus attentif à cette notion et est en cohérence avec la transition écologique amorcée au château : la conversion en bio a été amorcée en 2021. Mais la rupture avec les codes traditionnels est franche et un certain public pourra perdre ses repères. Certains choix pourront laisser penser qu’on s’éloigne de l’image du premium telle qu’on l’entend traditionnellement et faire douter les aficionados du Sauternes « à l’ancienne ». En contrepartie, grâce à une stratégie audacieuse, ce pari espère fortement conquérir de nouveaux adeptes et sans doute convaincre les traditionnalistes. Le Sauternes cherche à quitter, à juste raison et avec de réels atouts, une tradition parfois handicapante pour sa diffusion. Les Domaines Barons de Rothschild font un pari courageux pour faire évoluer l’image du Sauternes et augmenter sa consommation. Reste à observer si le public suivra. Seule la qualité des vins de Rieussec avait fait jusqu’ici sa réputation , le nouveau design entre dans les paramètres désormais. Rendez-vous d’ici quelques temps pour faire le point.

Rieussec 2019.

Nez très pur, sur des notes prononcées de litchi et de rhubarbe, puis en arrière plan des arômes d’ananas frais et une sensation de fraîcheur. Une bouche à spectre large, en queue de paon, sur l’abricot frais mais aussi, sec (marque du botrytis), tisane d’anis étoilé. Finale longue, étirée sur le citron acidulé et « tarte citron meringué » nous dit Jean de Roquefeuil. Les 119 gr/l de sucre résiduel sont parfaitement équilibré par l’acidité. Un vin distingué, fin, équilibré, sans lourdeur.

Château Rieussec
33210 Fargues
05 57 98 14 14