L’Union européenne vient de se prononcer, dans le cadre de la réforme de la Politique Agricole Commune, en faveur d’un prolongement de la régulation des droits de plantation par les appellations au moins jusqu’en 2040. Terre de vins est allé interroger Irène Tolleret, eurodéputée et co-présidente de l’Intergroupe du Vin, des Spiritueux et des Produits de Qualité.

Comment les producteurs de vins ont-ils réussi à convaincre les institutions de prolonger le régime actuel des droits de plantations ?
Nous avons une filière qui parle d’une voix unique là-dessus. Le grand virage libéral qui consistait à dire : “supprimons tous les quotas, libéralisons, et on verra bien comment le marché régulera les choses” est derrière nous. On se rend compte que la suppression des quotas laitiers est une catastrophe, de même que ceux sur le sucre… Aussi, lorsque la filière viticole a mis en avant que si elle fonctionnait bien, c’était grâce à ce système-là, elle a été écoutée par tout le monde. Au Parlement européen, nous en étions convaincus depuis longtemps. Il s’agissait maintenant de rallier les gouvernements. Notre ministre de l’agriculture, Julien de Normandie, a assuré ! Au Conseil, dans les discussions sur la PAC, il a placé cette question dans le top trois de ses priorités. Vu le contexte actuel du Covid qui multiplie les incertitudes, cette victoire est une bonne nouvelle : les professionnels peuvent programmer leurs investissements davantage sur le long terme.

Il existe cependant d’autres modèles dans le monde que celui des appellations et qui fonctionnent bien…
Le modèle européen est effectivement très différent. On n’est pas sur le Coca-Cola du vin avec des grandes marques dont la qualité est régulée uniquement par le consommateur et qui sont gérées par des groupes. C’est le système des vins du Nouveau monde, avec des vins de cépages et de marques plus que d’appellations. Leur offre est plus simple et permet de faire rentrer des non-consommateurs dans des pays où le vin n’est pas la boisson traditionnelle pour la prise alcoolique. Cependant, lorsque le marché arrive à maturité et que le consommateur commence à vouloir monter en gamme, les chefs d’orchestre demeurent les appellations.

Le système des AOC peut être interprété comme une forme de protectionnisme et susciter des critiques.
Les AOC ne relèvent pas du protectionnisme. Un produit d’AOC, c’est un produit qui vient de quelque part, élaboré avec des règles spécifiques et souvent traditionnelles. Donc moi, je vois cela d’abord comme du bon sens paysan. Les outils de régulation que sont les AOC protègent aussi les demandes qu’on a vis-à-vis de notre agriculture par rapport à notre environnement, en sachant que nous avons des règles beaucoup plus strictes qu’ailleurs dans le monde. Quand on réfléchit à l’agriculture, il ne faut pas seulement regarder les bénéfices économiques directs liés à la production, mais aussi tout ce qu’il y a autour : les AOC constituent une force d’attraction touristique énorme, elles participent à l’entretien des paysages…
Elles sont aussi en phase avec les nouvelles demandes sociétales. Aujourd’hui, on veut consommer local. Je pense que toute cette logique qui vient du vin, peut utilement être mise à disposition pour d’autres productions alimentaires. Quand on parle d’avoir un projet alimentaire territorial, de quoi parle-t-on ? On met des élus, avec des agriculteurs, des représentants de la société civile et on essaye de s’organiser pour que ça marche. Or, une AOC, c’est exactement ça. Donc ce dialogue local entre ce qui est possible dans un environnement donné, ce qui est souhaitable dans un environnement donné, et ce qui est économiquement viable, toute la culture que cela porte en soi, ce sont des choses que je défends.

Le message c’est par conséquent : exportons le modèle viticole aux autres domaines plutôt que de le considérer comme une exception scandaleuse ?
Oui. Pendant des années, la globalisation, cela voulait dire quoi ? On considérait le maïs très bon pour la santé donc on allait en planter partout et tout le monde devait en manger. Alors qu’à la base, si des peuples du fin fond de l’Afrique avaient planté autre chose que du maïs, c’est sans doute que cette céréale était adaptée à leur environnement. Pour réussir à faire pousser du maïs, ils ont dû recourir aux pesticides, épuiser leurs ressources d’eau… Ce schéma était résumé par la phrase : “Think global, sell local”. Je crois qu’on doit au contraire : “Think local, and sell global”. Un produit doit être en osmose avec l’environnement d’où il vient et après, derrière, vendons-le ailleurs. Mais en aucun cas n’essayons d’uniformiser cette production, les problématiques du Pic Saint-Loup sont très différentes de celles du Bordelais et n’ont rien à voir avec celles de la Mancha. Derrière le principe des appellations, il y a finalement le principe fondateur de l’Europe de la “subsidiarité”, il faut être unis dans la diversité, et non pas dans l’uniformité