Lundi 18 Mai 2026
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18.05.2026
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Sandrine Héraud, ancienne vigneronne dans le Médoc, a écrit un livre : la Vigne dans le Sang, pour témoigner des difficultés de la profession et rendre un dernier hommage à son père qui s’est donné la mort sur le domaine familial. Au fil des pages, elle décrit le lien inextricable qui se noue entre les générations successives d’une famille et la propriété viticole. Un attachement, qui devient un enfermement à mesure que les difficultés s’accumulent, comme elle nous le confie dans cet entretien.
La lecture de La Vigne dans le Sang ne laisse pas indifférent. Grâce aux qualités littéraires de Sandrine Héraud, on entre dans ce témoignage comme dans un roman, on en ressort bouleversé parce que c’est un authentique récit. Un sentiment d’oppression monte au fil des pages, à mesure que l’endettement pèse sur la famille, en proie à la nécessité d’investir et déjà acculée par la crise qui secoue l’économie bordelaise. Or, s'échapper à un prix. Sandrine Héraud et sa famille se sont acquittés d'une rançon trop lourde.
Tout se joue lors de ma première grossesse, je me sens dépositaire d’un devoir de transmission. Je me rends compte que, si je ne reviens pas au domaine, je risque de priver mon enfant de ses origines et d’un patrimoine. Ce retour représente aussi l’occasion de me rapprocher de mon père qui s’est toujours montré fuyant vis-à-vis de moi. Travailler ensemble permettait de partager quelque chose avec lui.
Depuis mon enfance, notamment à travers la relation que nous avions, ma sœur et moi avec notre grand-père, le domaine était le centre de notre vie et de notre lignée. Dans notre famille, on doit tout à la terre et on se doit de lui rendre, notamment en travaillant.
Le mot est un peu fort, d’autant que mon père nous a toujours dit que nous étions libres, ma sœur et moi, de choisir le métier que nous souhaitions. Mais il y a sans doute une imprégnation familiale qui se joue entre les générations qui se côtoient. Ce que j’en retiens aujourd’hui, c’est que vous n’habitez pas le domaine, c’est vous qui êtes habités par le domaine.
Le relais d’une nouvelle génération engage pour l’avenir, crée les conditions de l’évolution. Mon grand-père faisait de la polyculture, mon père avait transformé la ferme en propriété viticole et ma sœur et moi, à l’aube des années 2000, devions prendre le train de Bordeaux en marche. Cela impliquait de moderniser les installations et de hausser la qualité de nos vins. Ma sœur, qui avait fait des études d’œnologie, a d’ailleurs été moteur, elle avait vu comment cela se passait ailleurs et était convaincue que nous devions faire évoluer nos méthodes.
Par l’emprunt, il n’était pas question d’autre chose. Nous avions accès à un éventail d’emprunts, à court ou moyen terme et il était possible de tout cumuler. Les warrants agricoles, soient les garanties sur la récolte, assurent le court-terme, les emprunts Agilor permettent de financer le matériel agricole, etc. C’est un cercle vicieux où on vous pousse à emprunter. Les emprunts élevés font baisser le bilan comptable donc nous avantageaient au niveau imposition et MSA…
C’est la grande époque de Robert Parker. Son influence est telle que tous ceux qui parviennent à être bien notés valorisent mieux leurs vins. Naturellement, ma sœur et moi, nous voulions nous aligner sur les meilleurs et nous investissons donc pour faire vieillir une partie de nos vins en barriques, selon le goût du critique.
De plus, en 2003, est intervenue la révision du classement des Crus Bourgeois. La propriété y figurait en 1932 et nous ne pouvions pas risquer un déclassement qui aurait également eu des répercussions économiques. Dans cette perspective, l’investissement dans un chai à barriques était incontournable. Et pourtant notre maintient dans les Crus Bourgeois est longtemps resté sur la tangente, ce qui a maintenu une pression supplémentaire sur ma famille.
Pour être honnête, au début pas vraiment. Lorsque nous sommes arrivées aux affaires ma sœur et moi, les bordeaux flambaient et pour nous, les vins de Bordeaux représentaient ce qu’il y avait de meilleur. À tel point que, dans notre insouciance, nous étions très surprises du goût des autres vins. Lorsque dans un salon, nous avions un voisin bourguignon qui vendait ses vins plus chers que nous, nous étions dans l’incompréhension parce que nous trouvions que ses vins manquaient de puissance et de charpente. Nous avions une vision des qualités organoleptiques orientée « bordeaux » voire « médoc ». Mais à mesure que nous faisions des salons professionnels et que nous rencontrions des consommateurs, nous avons fini par nous poser les bonnes questions.
La remise en question est très difficile. Une grande partie des vignerons confie la commercialisation de ses vins au négoce et tant que ça fonctionne, cette délégation de la commercialisation arrange tout le monde. Le problème s’est posé lors du retournement de marché qui a eu lieu presque du jour au lendemain, en 2017, qui représente le prodrome d’une crise que nous vivons encore aujourd’hui. Par ailleurs, il y a le cahier des charges des appellations, dont la vocation est de contraindre, et les dégustations de contrôle. J’y ai participé dans le Médoc et notre devoir était d’écarter les vins atypiques. Donc si vous décidez de faire un vin léger, vous ne pouvez pas le présenter. C’est sans doute l’un des freins à l’innovation. Nous même, à partir de 2011 et 2012, nous avons réduit le boisage. Et en 2013, année moins tannique, l’agrément a coincé sur des échantillons les moins boisés.
En France, il y a un tabou autour de l’argent. Lorsque la presse encensait les vins très boisés, personne ne se posait la question des investissements que cela requerrait. De même, les vignerons ne se plaignent ni des conditions de travail, ni de leur solitude, ni de leur endettement : ils sont pudiques. Pourtant, cette solitude conduit à des situations extrêmes, suicide ou burn-out. De plus, il est impossible pour un exploitant de s’arrêter, ne serait-ce que pour souffler. Après une vie de labeur, mon père ne recevait que 800 € environ de retraite par mois et nous aidait au quotidien sur l’exploitation. Lorsqu’on demandait des explications à la MSA sur le montant très faible de sa pension, on nous rétorquait qu’il n’avait qu’à vendre son domaine. Ce sont des situations insoutenables dont on parle trop peu. En écrivant cette histoire, j’ai sans doute brisé l’omerta. Lorsque vous êtes en difficulté, vous n’avez pas les moyens de trouver du soutien à l’extérieur et vous ne pouvez pas vous arrêter, ne serait-ce que pour souffler. J’en ai fait l’expérience lors de ma troisième grossesse. En tant qu’exploitante agricole, je n’avais pas le droit à un congé maternité. Concrètement, la MSA propose des salariés de remplacement, mais ils ne peuvent pas suppléer un chef d’entreprise : faire de l’épamprage le matin, la paye des salariés l’après-midi, la réception des clients le week-end. J’ai accouché un lundi, le lundi suivant j’étais de retour sur l’exploitation.
En 2020, j’ai arrêté de travailler sur le domaine suite au suicide de notre père. J’ai déménagé en région parisienne auprès de mon mari tandis que ma sœur continue de s’y investir. Pour autant, je reste très attachée au Médoc, qui reste ma région natale et de cœur. Pendant des années, je me suis investie dans le domaine familiale ainsi qu’au sein de l’ODG Médoc, donc j’ai l’impression d’avoir laissé beaucoup d’amis vignerons. Dans les exploitations familiales, comparables à la nôtre, je remarque que les anciennes générations sont solidaires des actives. Alors qu’il y a de moins en moins de salariés, faute de moyens, les retraités travaillent auprès de leurs héritiers pour sauver le domaine familial.

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