Pour se protéger du gel, des vignerons d’Alsace ont allumé des feux de paille entre les rangs de vignes. Un travail d’équipe qui semble avoir évité le pire. La vigilance s’impose encore jusqu’au 15 mai.

Depuis la nuit de samedi à dimanche dernier, les vignerons étaient en alerte, parce que le gel menaçait les vignes pendant le week-end. S’ils étaient prêts, c’est parce que l’un d’eux, Thibault Specht, jeune vigneron indépendant à Mittelwihr (Haut-Rhin), avait décidé d’agir, lorsqu’il avait pris connaissances des prévisions météo au milieu de la semaine. C’était le 1er mai, mais il n’a pas perdu de temps, car il avait en mémoire le désastre créé par les méchantes gelées de 2017, il y a seulement deux ans. Il fallait protéger les vignes en appellation en Alsace et sur le grand cru Mandelberg, la colline des Amandiers, traditionnellement précoce.

Thibault Specht a même redoublé d’énergie. Il a organisé une réunion avec les vignerons de sa commune, fait du porte à porte pour réunir un maximum de volontaires, puis pris contact avec ses voisins de Benwihr, de Beblenheim et de Riquewihr. En deux jours le plan d’attaque était établi, il ne restait qu’à commander les bottes de paille. « Ça, c’était le plus facile, on a trouvé un négociant à quelques kilomètres, mais il fallait surtout s’organiser pour se répartir les tâches. Combien de personnes, où les placer, à quelle distance, combien de bottes de paille, comment s’orienter par rapport au vent… Il était annoncé du nord, mais avec variations possibles entre ouest, nord-ouest, nord-est et est! ».

Provoquer des écrans de fumée

« Ce matin, déclare-t-il le 7 mai, on n’a pas eu besoin d’allumer les feux, mais si le ciel s’était découvert, on serait descendu à -2°C et on aurait allumé » précise Thibault. Dans la nuit de dimanche à lundi, les feux ont sans doute sauvé la récolte. A quatre heures du matin, il faisait 0°C, les ballots de paille ont été allumés et maintenus jusqu’à sept heures, jusqu’à ce que la température remonte, un peu après le lever du soleil. Les feux de paille nécessitent une surveillance car ce n’est pas la chaleur en elle-même qui est recherchée, c’est le nuage de fumée qui fait écran et empêche que les futurs raisins soient grillés par les premiers rayons du soleil. Il faut arroser les bottes de paille en feu pour qu’elles fument, mais pas trop. Cela peut être deux litres comme dix, selon le type de paille et la taille de la botte, plus ou moins serrée. La paille de maïs semble plus facile à gérer que celle de blé.

Un mouvement collectif de vignerons

En Alsace, on n’a pas vraiment l’habitude de se protéger du gel comme à Chablis par exemple. Beaucoup de vignes sont en coteaux et sont – ou étaient – ainsi protégées. « Mon père qui vient de prendre sa retraite, n’en a pas connu. Mon grand-père se rappelle trois gelées sur dix ans dans les années 50 et 60 » rappelle Thibault. Il reste modeste par rapport au défi qu’il a lancé et apparemment gagné contre le mauvais refroidissement qui a atteint la vigne dans le nuit du 5 au 6 mai et poursuit : « C’est le début d’un mouvement collectif. On a fait des constats alarmants, comme l’écart de quatre degrés qu’il peut y avoir entre les différentes sources météorologiques. Mais on apprécie la mobilisation commune qui a permis, en prévoyant une trentaine d’hectares, d’élargir la protection à plus de 200 hectares, grâce à la solidarité – et au vent modéré». Il reste à faire comprendre au grand public que les vignerons agissent en agriculteurs responsables, que le bilan carbone de la paille brulée est neutre, puisque le blé et le maïs pousseront de nouveau l’an prochain. Et que fumée n’est pas synonyme de pollution.

Après quelques jours de repos, les vignerons seront de nouveau sur leurs gardes la nuit. De nouvelles masses d’air froid sont possibles jusqu’au 15 mai.

Photos VinéoNews Alsace