(photo Baudoin)
(photo Baudoin)

En ce jour de remise du Prix Goncourt, voici quelques morceaux choisis de notre entretien avec François Busnel, publié dans « Terre de Vins » n°43 (septembre 2016). Figure de la critique littéraire avec son émission « La Grande Librairie » sur France 5, François Busnel est aussi un amoureux du vin, qu’il ne place jamais très loin de la littérature.

Né en 1969 dans la région parisienne, François Busnel va devenir reporter avant d’être critique littéraire. Ses voyages, ses lectures et ses rencontres vont faire son éducation vinique au point d’en devenir aficionado. Entre un double expresso au restaurant cave Le Bourgogne, au bas de la rue Mouffetard, et un verre de volnay premier cru clos-des-ducs du Domaine Marquis d’Angerville chez le caviste Vinophilo de la rue Claude-Bernard, Busnel dessine le vin comme un antidote à l’inculture, à l’égoïsme, aux pisse-froid et à la solitude.

Décidément, comme Bernard Pivot, vous êtes un amateur de vins ?
Je fais tout comme Bernard Pivot ! J’ai dirigé « Lire » qu’il a fondé. Il a créé « Apostrophes » et, plus tard – en 2008 –, Carolis m’a demandé de faire une émission littéraire. Enfin, comme Pivot aime le vin, de fait j’aime le vin aussi ! (sourires)

Plus sérieusement, comment êtes-vous devenu amateur ?
Ah ! Alors… C’est marrant, je ne me suis jamais posé cette question. Je crois que très vite, dans ma jeunesse, je fus époustouflé par le goût et totalement ébouriffé par le prix. Ce fut longtemps comme une femme inaccessible… mais comme j’ai très vite vécu au-dessus de mes moyens, eh bien, durant mes études, j’ai découvert qu’en réalité, dans un beau flacon, il y avait beaucoup plus que le prix qu’on y mettait. Vos parents vous ont-ils initié ? J’aurais bien aimé avoir une famille dans le Beaujolais comme Bernard Pivot (rires). Il y avait une culture vin assez limitée chez mes parents. Mais il y avait du vin, souvent des bouteilles de bourgogne offertes par des clients de mon père qui était expert-comptable. Je me souviens qu’il adorait le passe-tout-grain. On allait à Beaune en chercher des cubis. Et je ne vous dirai pas ce qu’est un passe-tout-grain techniquement, car je fais partie de ceux qui défendent mordicus l’idée que parler du vin, c’est éviter toute la technique. C’est comme en littérature, je suis incapable de faire la différence entre une synecdoque et une métonymie. J’aurais 3 au bac en français et je m’en fous. Comme je pense que le vocabulaire du vin tue le vin. Ce qui compte, c’est l’émotion.

Quelle était la bouteille du dimanche ?
De temps en temps, il y avait des trucs étonnants, des vosne-romanée de chez Jafflin, par exemple. C’était exceptionnel.

Lorsque vous êtes adolescent, vous avez déjà une approche qualitative ou davantage bukowskienne ?
Justement, alors que j’en étais aux cuites du samedi soir, mon père a ouvert un vosne-romanée pour me faire comprendre ce qu’était le vin… Mais je n’ai pas échappé à Salinger, Bukowski et Fante – père et fils – entre 15 et 17 ans, j’ai tout lu et je carburais davantage à des cochonneries imbuvables et innommables…

Dans votre métier, vous avez côtoyé de grands buveurs comme Gérard Oberlé, l’auteur d’ »Itinéraire spiritueux » ?
Voilà ! Gérard… D’abord c’est un ami, c’est un mentor. On s’est rencontrés à Saumur à la fin des années 90 à un salon du vin. À l’époque, c’était épouvantable, on nous servait une piquette imbuvable. Je loupe mon train et je fais alors une contre-soirée avec les écrivains Alvaro Mutis et Francisco Coloane. Le lendemain, je me lève tôt pour prendre un train. Je me fais un énorme petit déjeuner sur les quais dans une taverne. Je vois un type sortir de la brume avec une écharpe. Il s’arrête près de moi, il est impressionné par mon assiette. On plaisante, je l’invite à s’asseoir, il me dit OK mais que s’il y a quelque chose à boire… Oberlé a commandé un meursault à 7 heures du matin. On a passé la journée ensemble, et plus encore.

Et Queffélec, Philip Roth, Jim Harrison ?
En fait, je fréquente peu les écrivains. Gérard, c’est particulier… Je pourrais citer Jean-Claude Pirotte aussi, grand poète et grand amateur de vins de paille et de cabardès. Ce sont des gens au destin hirsute. Je ne côtoie pas assez Queffélec ou Roth pour savoir, mais Colum McCann, Jim Fergus et bien sûr Jim Harrison sont ou étaient de grands connaisseurs !

Il paraît que Jim Harrison venait en France au domaine Tempier ?
C’est tout à fait exact, il était proche de Lulu Peyraud, le propriétaire. Nous étions amis avec Jim. J’ai eu la chance de souvent l’interviewer et je suis d’ailleurs en train de faire un documentaire sur lui. Il fut souvent qualifié de buveur invétéré alors qu’il ne buvait pas pour se soûler, rien à voir avec Bukowski. Il avait deux grandes maximes : l’appétit n’a rien à voir avec la faim, et la viande est l’aspect matériel du repas alors que le vin est l’aspect intellectuel. Certes, il avait une belle contenance. J’ai des souvenirs éblouissants de gigondas, de vaqueyras, d’un vieux-télégraphe avant d’attaquer le domaine Tempier, le tout sur un même repas. C’était de l’alcool poétique. Il buvait pour accompagner la vie.

Alors, rien à voir avec Graham Greene, qui se sifflait le matin une bouteille de muscadet ?
Non rien à voir. Il a eu cette période, à la Greene ou Faulkner. Mais dès qu’il a vécu de sa plume au début des années 80, il a arrêté cette addiction et il a fait son éducation œnologique en France – Tempier, Vieux-Télégraphe, Simone, Clos-Rougeard – et en Italie, il aimait aussi beaucoup le barolo. Il s’est mis à croire à l’influence des grands vins sur les bonnes siestes qui font les grands rêves et donc les bons romans. Je pense que c’est une dimension qui n’a pas été assez creusée dans l’histoire du vin. Mais, j’insiste, il ne buvait pas en écrivant.

Vous êtes plutôt vin paysan à la Marcel Aymé, vin de salon, carafe et tout le tintouin à la Proust, ou ballon sur le zinc à la Blondin ?

Je suis vin paysan et vin zinc. Vin zinc avec les copains et plutôt vin paysan le reste du temps. J’ai une discipline, car la saison de « La Grande Librairie » est longue et intense, du 1er septembre au 30 mai. Je la vis comme un sportif, je lis quatre à huit heures par jour, donc je bois peu. Après, ce qui est intéressant, c’est de ne jamais boire la même chose.

Vous êtes plus vin de soif ou vin élégant ?
Les deux. Je n’aime pas choisir, c’est mon drame. La radio et la télé. La presse écrite et la télé. Les blondes et les brunes. Les rouges et les blancs. Dans le volnay, il y a la soif et l’élégance. Il y a les deux quand j’y pense. Dans le volnay, vous avez des entrées de gamme pour la soif et ensuite de pures merveilles.

Un vin pour signifier Steinbeck, un autre pour Capote ?
Truman Capote, j’imagine un de ces vins qu’on prise beaucoup à New York et qui n’ont pas beaucoup de goût, c’est-à-dire un chardonnay de la Napa Valley. Cela dit, c’est un peu caricatural car il y a de grands vins blancs américains. Et Steinbeck, alors là, c’est du sérieux, un grand carménère du Chili pour la puissance, le côté rugueux, tannique, poivré, un vin extrêmement bon et relevé. Steinbeck est l’un des plus grands écrivains américains, injustement sous-estimé.

Côté vie privée, avez-vous une cave ?
J’ai la chance d’habiter à la campagne, avec le jardin et la cave. Cicéron disait que si vous avez une bibliothèque et un jardin, vous êtes un homme heureux. Je rajoute la cave. C’est un vieil adage, on est ce qu’on a lu… et on est aussi ce qu’on a bu. Dans ma cave, il y a beaucoup de diversité. Pas forcément des vins qui coûtent des fortunes. Je fonctionne aux coups de cœur et j’essaye de faire vieillir un petit peu mais pas trop. J’ai ouvert récemment ma dernière bouteille de Marcel Lapierre 2009.

Et dans cette cave, plutôt bourgogne de Vincenot ou bordeaux de Montaigne et Mauriac ?
Mauriac m’ennuie beaucoup. Montaigne c’est bien, c’est le panache, c’est le voyage. Pour le vin, j’aime beaucoup le Château Citran en rive gauche, aussi Duluc et Beychevelle. J’ai eu mon époque avec les graves, les blancs notamment. La Bourgogne bien sûr, les volnay je l’ai déjà dit, d’autant que dans un des plus grands films du cinéma français, « Mon oncle Benjamin », de Molinaro, on en boit de la première à la dernière minute. Je veux bien faire un article d’une page dans « Terre de Vins » sur ce film et le livre qui l’a inspiré.

Quels sont vos plus grands souvenirs de dégustation ?
Les meursault de Roulot, c’est quelque chose. Car j’ai aussi besoin de personnages, que le vin me raconte une histoire. Roulot est aussi comédien, excellent au demeurant. Son meursault rouge est une tuerie ! Il y a aussi un repas chez Marc Meneau pour les 60 ans de Gérard Oberlé ; on est passé à table à midi jusqu’à deux heures du matin. Chacun avait droit à un vin de son année de naissance. Pour moi, c’était un volnay de 1969.

Au fond, le vin, c’est comme la littérature, ce n’est pas vital mais tellement nécessaire… Si la beauté doit sauver le monde, le vin en sera ?

Oui, le vin et la littérature ont ceci en commun que c’est parfaitement inutile, mais dans un monde où tout est ramené à une utilité économique, heureusement qu’il y a ça.

Entretien à relire en intégralité dans « Terre de Vins » n°43 (septembre-octobre 2016). Abonnez-vous en suivant ce lien.