Accueil Actualités Montpeyroux : devenir “Cru du Languedoc“, qu’est ce que ça change ? 

Montpeyroux : devenir “Cru du Languedoc“, qu’est ce que ça change ? 

Sylvain Fadat et Sylvain Fadat © Vitinova

Auteur

Yoann
Palej

Date

09.04.2026

Partager

Montpeyroux franchit un cap. En accédant au statut de cru du Languedoc, ce vignoble confidentiel change de dimension. Une reconnaissance attendue… mais qui ouvre surtout une nouvelle question : qu’est-ce que cela change vraiment, du vin à la vente ?

À Montpeyroux, le mot “cru” n’a rien d’un effet d’annonce. Il vient clore — ou plutôt consacrer — un travail engagé de longue date par les vignerons du village. Depuis les années 60 et la fondation des Coteaux du Languedoc, ces derniers œuvrent à faire reconnaître la singularité de leur terroir, à structurer leur production, à affiner leur exigence. Parmi eux, Sylvain Fadat, vigneron du Domaine d’Aupilhac, fait partie de ceux qui ont porté cette ambition sur la durée. 

Nommé président de l’AOC Montpeyroux lors de l’AG du 3 avril dernier, il incarne cette génération de bâtisseurs. Mais pour lui, pas question de parler d’aboutissement : « C’est une reconnaissance, mais ce n’est pas une fin en soi. Les fondations sont là, maintenant il faut continuer à construire sans jamais galvauder ce nom. C’est une question de respect pour les anciens et d’ambition pour les générations à venir. En tant que président, je veux être le protecteur de cette identité et le garant de cette qualité. » 

© Vitinova

Dans le verre, une identité confirmée

Sur le plan technique, le passage en cru s’accompagne d’un cahier des charges affiné : rendement limité à 42 hl/ha, assemblage d’au moins trois cépages, élevage prolongé jusqu’à l’automne suivant la vendange. Des règles qui visent à garantir des vins plus aboutis  pour leur mise sur le marché. Mais dans les faits, ces exigences ne bouleversent pas les pratiques locales.

« Elles viennent plutôt entériner un style déjà bien affirmé », constate François Boudou, l’ancien président. À Montpeyroux, le carignan s’impose comme un cépage pivot, apportant structure et fraîcheur, soutenu par le grenache, la syrah et le mourvèdre (cinsault, counoise et morrastel en accessoires). Les vins, souvent marqués par des notes de garrigue, d’épices et de fruits mûrs, conjuguent densité et équilibre. 

« Il faut continuer à proposer des vins avec de la profondeur, mais toujours marqués par la fraîcheur », insiste Sylvain Fadat. À ses côtés, son prédécesseur à la tête de l’appellation complète : « Malgré des étés chauds et secs, on arrive à garder de la tension. C’est ça qui fait l’équilibre des vins ici : on arrive à maturité sans tomber dans la lourdeur, avec des tanins qui restent fins et une vraie buvabilité. Il faut maintenant fixer un nouveau cap autour de la notoriété, de la valorisation des vins et la poursuite de la qualité. » Entre les deux hommes, le passage de relais n’a rien changé à l’essentiel : une même lecture du terroir, et la même exigence.

Le mot “cru”, un signal fort pour le marché

Finalement, c’est sans doute sur l’étiquette que le changement est le plus immédiat. L’apparition de la mention “AOC Montpeyroux” et la possibilité de revendiquer le statut de “cru du Languedoc” offrent un nouveau repère. Et ce repère pèse. « Être en haut de la pyramide, c’est une sécurité pour les acheteurs », assure Sylvain Fadat. Dans un marché saturé, le mot “cru” agit comme un raccourci. Il crédibilise, rassure, attire l’attention. Un levier particulièrement efficace auprès des prescripteurs. Amélie d’Hurlaborde, vigneronne au Mas d’Amile et vice-présidente du cru, le confirme : « Pour les sommeliers, les cavistes, les restaurateurs, c’est clairement valorisant. Quand on voit ‘cru’, on a envie de s’y intéresser. Je pense que ça va forcément nous donner plus de visibilité sur les différents marchés. »

Reste à savoir si cette reconnaissance se traduira avec les ventes. Sur ce point, les vignerons s’expriment avec une certaine lucidité. Au Clos du Lucquier, dont elle est la régisseuse, Lisa Postic observe déjà les premiers signaux : « Je ressens déjà cet engouement. Ça met en lumière quelque chose qui existait, mais ça crée aussi de la nouveauté. Les gens sont curieux, ils ont envie de savoir ce qu’il y a dans la bouteille. » Un effet d’attraction réel, mais encore fragile. Pierre Natoli, vigneron du Mas des Quernes, abonde dans ce sens : « Le cahier des charges, ce n’est pas ça qui fait vendre. On a la reconnaissance institutionnelle… le savoir-faire est là, maintenant, il faut le faire savoir. Et c’est là où nous devons avancer avec justesse et transparence. » 

© Vitinova

Construire une identité : le vrai chantier du cru

Une fois la reconnaissance acquise, tout reste à faire. Et notamment un travail de fond sur l’identité. « On a commencé à réfléchir sur le futur et la communication à mettre en place, explique Amélie d’Hurlaborde. L’idée, c’est que ceux qui le souhaitent puissent indiquer ‘cru du Languedoc’ sur leurs étiquettes. Mais il faut surtout que ça reste lisible. » Au-delà du graphisme, c’est toute la question du positionnement qui se pose. Comment exister en tant que cru ? Comment être reconnu comme tel ? 

L’autre enjeu, plus subtil encore, concerne le style des vins. « On a un travail à faire aussi sur l’aspect dégustation, sur le profil des vins que l’on veut proposer, poursuit Amélie d’Hurlaborde. Il y a de la diversité au sein des 35 producteurs (16 domaines et 19 coopérateurs) mais aussi une certaine homogénéité. Il faut qu’on affiche ensemble quelque chose de reconnaissable. » Une démarche collective, qui vise à faire émerger une signature Montpeyroux. Un point sur lequel Sylvain Fadat insiste également : « On a cette tension naturelle liée à notre situation au nord de l’appellation. Il faut qu’elle reste la colonne vertébrale. » Le défi est là , être identifiable sans être standardisé. 

Expliquer sans perdre : un équilibre à trouver

Cette montée en gamme pose aussi une question de lisibilité. Entre Languedoc, Terrasses du Larzac et désormais Montpeyroux, la hiérarchie reste encore floue pour une partie des consommateurs. « Il va falloir l’expliquer, mais sans trop rentrer dans les détails, prévient Amélie d’Hurlaborde. Sinon, on peut perdre les gens. » Pierre Natoli insiste : « Il faut montrer qu’ici, on est sur une identité de lieu, à l’échelle du village. » Et certains choisissent déjà une approche plus sensible. « Moi, je le raconte par le paysage et par l’humain, explique Lisa Postic. Je montre le relief, j’explique le lieu… et ça parle ! » Il suffit d’ailleurs de venir sur place pour se rendre compte de l’impact de cette topographie en relief.

Avec 600 ha de surface (dont 80% sous label environnemental) et environ 500 000 bouteilles par an, Montpeyroux reste un vignoble confidentiel. Une petite appellation, où le collectif joue un rôle central. Cette dynamique se retrouve dans les événements, comme “Toutes Caves Ouvertes” qui attire chaque année près de 5 000 personnes (prochaine édition le 19 avril) ou les Régalades de Montpeyroux. Certains chantiers restent ouverts. Notamment celui de l’œnotourisme. « On est en réflexion sur plusieurs échéances car individuellement, on n’est pas encore assez forts, reconnaît Amélie d’Hurlaborde. Il y a une vraie volonté d’avancer et de devenir un endroit où les gens vont rester quelques jours. » Le collectif réfléchit notamment à un événement en plein été pour profiter de l’afflux de touristes. Une ambition désormais à la hauteur de son statut.