(photo Nicolas Lesaint)
(photo Nicolas Lesaint)

Déjà marqué par des conditions climatiques compliquées, de gros épisodes de grêle et de gel dans certaines régions, et aujourd’hui de fortes pressions mildiou, le millésime 2016 ne sera pas une balade de santé pour les vignerons. En période de floraison, nous avons pris le pouls dans différentes régions.

Bordeaux
2016 fait des frayeurs aux Bordelais. Si la grêle et le gel ont touché sectoriellement le vignoble, la menace actuelle s’appelle mildiou. Nicolas Lesaint, du château de Reignac, constate : « on est à 850 mm de pluie cumulés depuis le début de l’année, contre 400 l’an dernier. L’hiver doux et humide a favorisé la conservation des spores. Au printemps, la vigne a débourré dans des conditions propices au mildiou, avec peu de fenêtres de beau temps et du vent rendant difficiles les traitements. Le plus dur a été la fleur, avec les pires conditions à ce moment-là. La moindre erreur, on la paie cash. Jusqu’à il y a quinze jours, impossible de reprendre la main, on gérait l’urgence. » Optimiste, il conclut néanmoins : « depuis une semaine, on a du répit avec un temps sec et quelques jours chauds. On a une belle sortie de raisin, des grappes bien remplies. S’il se met à faire beau, chaud et sec, on peut avoir un super millésime, tout le permet ! »
Laura Bernaulte

Languedoc-Roussillon
Après un hiver trop doux et pas assez humide, le printemps a semblé tout aussi doux et couvert. On a cru en Languedoc vivre un continuel automne de novembre à juin, à l’exception de dix jours de forte chaleur vite partie en mai, au moment de la floraison du grenache. « Du coup les fleurs ont brûlé, nous avons eu beaucoup de coulure sur les grenaches avec cet épisode de chaleur fin mai », précise Jean-Roger Calvet au domaine Thunevin-Calvet à Maury, « mais la bonne nouvelle est que les grappes intactes sont aujourd’hui belles et aérées ».
Si les vignes sont vert pomme dans tout le département, on craint cependant le manque d’eau, en particulier du côté des Corbières. « Nous avons eu des pluies au printemps, oui, mais elles sont arrivées après un hiver particulièrement sec et par petites touches. 40 millimètres par-ci, 30 par là », explique David Latham au Château Saint-Estève, « En cumulé nous avons reçu 200 millimètres en tout, ce qui a fait beaucoup de bien à la vigne mais reste nettement insuffisant pour recharger les nappes. Le grenache a coulé mais les carignans et syrahs sont beaux, nous avons de belles sorties alors que nous avions taillé court cette année pour gagner en concentration. J’espère des pluies en juillet-août pour maintenir les rendements et éviter le stress hydrique. »
Anne Serres

Champagne
Les mêmes causes produisent les mêmes effets : le gel qui a ravagé le chablisien la nuit du 26 au 27 avril a également décimé le vignoble champenois de l’Aube tout proche. Le mécanisme a été le suivant : pluies mêlées de neige le 26 au soir, avec des températures frôlant le négatif, et chute du thermomètre à -4°C le lendemain matin. On parle de 80% de bourgeons gelés. Sur le reste du vignoble de la Marne et de l’Aisne, la catastrophe a été évitée à deux degrés près, même si quelques dégâts de gel sont à déplorer çà et là (pas forcément en bas de coteaux).
L’autre caractéristique du printemps et du début de l’été est la faible luminosité et la pluie si régulière que les parcelles n’arrivent pas à ressuyer. Dans ces conditions, il est parfois très difficile d’aller dans les vignes en tracteur pour traiter ou pour faucher, alors que l’herbe pousse à grande vitesse, envahissant les rangs. La pression mildiou est très forte, pour l’instant contenue sur ce premier cycle du champignon, mais les conditions sont très éprouvantes pour les vignerons.
Dans ce contexte difficile, la fleur s’est étalée du 18 au 30 juin selon les secteurs, sans accident majeur. Les grappes qui se forment semblent assez grandes, mais lâches et peu fournies. A ce jour, il est à peu près certain que les vendanges ne s’effectueront pas avant le 1er octobre, et que les rendements classiques ne seront pas atteints. Tous les scénarii restent en revanche possibles, y compris celui d’un grand millésime suivant l’évolution météorologique estivale. Les vignerons champenois restent très mobilisés.
Joëlle W. Boisson

Bourgogne
La floraison s’est déroulée entre le 20 et 24 juin et de manière assez groupé en Bourgogne. Des dates qui se rapprochent de celles constatées lors des millésimes 2008 et de 2013. En conséquence, 2016 sera un millésime tardif. Cette période importante du cycle de la vigne a surtout confirmé l’ampleur des dégâts occasionnés par le gel de fin avril. Les décalages d’évolution des grappes peuvent être importants au sein d’une même parcelle. Les vendanges risquent d’être un vrai casse-tête pour les vignerons.
De Chablis au nord du Mâconnais, de nombreux secteurs sont impactés. Exemple à Pommard : Aubert Lefas, à la tête du domaine Lejeune, estime que la récolte a été réduite à néant, ou presque, sur toute la partie située en plaine (en appellation régionale). Les dégâts sont aussi sensibles dans les secteurs beaucoup plus qualitatifs de l’appellation : « le côté sud avec les premiers crus Jarollières, Rugiens, Chanlins, etc. est touchés avec de 50 à 80% de perte », déplore le vigneron.
Tout au long du mois de juin, c’est le mildiou qui a donné des cheveux blancs aux producteurs. Il s’est attaqué aux grappes provoquant de nouvelles pertes. «Cette année est particulièrement compliquée pour les producteurs en bio. J’entends beaucoup de collègues repasser à des traitements systémiques pour faire face », confie Jacques Devauges, régisseur du Domaine du Clos de Tart (Côte de Nuits), grand cru en approche biodynamie.
Laurent Gotti

Provence-Corse
C’est le gel qui a touché la Provence en mai, notamment les coteaux varois vers Pourcieux, Ollières et Brignoles. « Ca a causé quelques pertes (environ 20%), surtout les jeunes vignes de carignan et de grenache, cépages précoces, estime Alain Baccino le président du CIVP (Comité Interprofessionnel des Vins de Provence). On attend néanmoins une récolte convenable malgré l’absence de pluie. On espère un peu d’eau en juillet et en août qui sauve tout après la véraison ». La plupart des vignes touchées n’étaient pas en AOC. Une vingtaine d’hectares en Côtes-de-Provence à l’ouest de l’appellation ont souffert partiellement du gel d’avril. La sécheresse provoque des ralentissements de croissance et implique un recours à l’irrigation sur les zones précoces ; elle touche principalement le vignoble à l’est , au cœur du Var, et également à Bandol qui n’a pas vu de pluie depuis le millésime 2015. « ça commence à être inquiétant, reconnaît le président du syndicat de Bandol Guillaume Tari. Nous avons un déficit d’eau énorme aggravé par beaucoup de vent qui assèche les vignes. Comme nous n’autorisons pas l’irrigation, il faut être très attentif à la vigne et pratiquer beaucoup de travail au sol en attendant la pluie ». En Corse également, quelques problèmes de sécheresse, en particulier sur la côte orientale.
Frédérique Hermine

Sud-Ouest
Dans le Sud-Ouest, certains secteurs ont été particulièrement touchés par les intempéries. Au début du printemps, Gaillac et Cahors ont subi de violents orages de grêle et quelques gelées, principalement sur le plateau cadurcien, ce qui a occasionné une perte de plus de 20% du vignoble. « Nous avons également un peu de coulure du malbec à l’est de l’appellation et sur le plateau précise Pascal Verhaeghe, co-président de l’interprofession de Cahors. Mais les deux tiers du vignoble devrait donner un bon millésime après une belle floraison. Il a plu souvent mais peu d’où une pression de l’oidium contenue, même en bio, mais nous avons désormais besoin de soleil ».
Après un débourrement précoce, les vignobles de Madiran et Saint Mont ont perdu leur avance avec un printemps frais et humide qui a retardé la floraison néanmoins homogène. « Un gros orage a impacté 150 ha dont une centaine complètement broyés, qui ont du être retaillés pour l’an prochain, ce qui va générer une perte de 10-20% des volumes, analyse Olivier Bourdet-Pees, directeur de Plaimont Producteurs. Nous rencontrons désormais un excédent hydrique qui nécessite d’être pointu en termes de traitement du mildiou, une pression que nous n’avions pas vu depuis 3-4 ans ». Une vingtaine d’ha ont également été touchés par l’orage au Nord des Côtes de Gascogne à la limite du Lot & Garonne. Fin mai, un orage de grêle a abîmé le vignoble cognaçais autour de Jarnac détruisant 1500 ha à plus de 80%, un autre a fortement impacté l’AOC Tursan sur près de 80 ha dont la moitié entièrement ravagé, soit une perte estimée autour de 10% des volumes de l’appellation.
Frédérique Hermine

Rhône Nord
Du côté de Côte-Rôtie et de Condrieu, les viticulteurs sont presque gênés d’expliquer que, pour le moment, ils ont été épargnés par les aléas climatiques. Solidarité avec leurs amis vignerons touchés oblige… Jean-Paul Jamet, du domaine homonyme, insiste sur la similarité de 2016 avec nombre de millésimes des années 1980 et leurs printemps pluvieux. Beaucoup d’eau qui a permis la constitution de réserves hydriques importantes, permettant une bonne croissance végétative. Avec, contrairement aux années précédentes, le retour d’une différence significative du développement foliaire en fonction de l’altitude, ce qui est une situation normale et souhaitable au regard de la topographie. Mais comme ailleurs, la pression des maladies a été très forte, mildiou et black rot en tête. Une situation partagée plus au sud, dans le secteur de Cornas et de Saint-Péray, notamment sur les vignes de marsanne et de roussanne. Et si ces secteurs, tout comme le sud de Saint-Joseph autour de Mauves, a pu éviter gel et grêle, ce n’est toutefois pas le cas de toutes les appellations des environs. Pierre Clape, du domaine Auguste Clape, rappelle que la colline de l’Hermitage a subi une grêle très forte à la mi-avril dont les conséquences sont parfois dramatiques. Le célèbre secteur des Bessards a, par exemple, été touché à plus de 80%. Crozes-Hermitage a également été touché ensuite mais dans des proportions nettement moindres qui n’affecteront pas trop la production. Si le beau temps se maintient et si l’été n’est pas trop sec, le millésime 2016 pourrait donc conduire à une belle qualité de vendange dans le Rhône Nord. Il y a d’ailleurs déjà « de belles sorties de grappes sur les syrahs » précise Pierre Clape.
Jean-Michel Brouard

Alsace
Trente après le dernier gel conséquent de 1986, toute l’Alsace a été touchée le 28 avril, dans des proportions très variables, mais les coteaux ont été épargnés. La pluie qui est tombée de façon inhabituelle – certaines zones ont reçu à fin juin autant qu’une année entière – inquiète plus le vignoble qui est violemment atteint par le mildiou. Thomas Boeckel, propriétaire à Mittelbergheim (Bas-Rhin) explique qu’il n’a pas de dégâts car il a augmenté les doses de traitement dès le début. Et depuis 10 jours, il ne pleut plus. La légère coulure lui semble positive car « elle va éclaircir les grappes ». La qualité de la récolte, envisagée à partir du 15 septembre n’est pas compromise. On espère seulement un peu plus de volume, pour compenser les trois dernières années déficitaires.
Isabelle Bachelard

Vallée de la Loire
Dans la vallée de Loire, plusieurs nuits de gel consécutives à la fin d’avril ont entamé gravement le volume de récolte potentiel, en dépit des diverses protections -tour antigel, ou aspersion- qui ne couvrent que quelques zones régulièrement menacées. Menetou-Salon et le Giennois n’auront pratiquement pas de raisin, Pouilly Fumé est très affecté, le département de l’Indre & Loire a perdu la moitié de sa récolte, les trois quarts pour l’appellation Bourgueil. Mais Guillaume Lapaque, qui dirige le syndicat de Bourgueil, dit que les vignerons prennent la chose avec philosophie en déclarant que « la nature nous a donné 2005 et 2009, il faut accepter, car le vin est un produit naturel donc fluctuant ». Toute la vallée de la Loire se souvient du gel de 1991 qui avait fortement impacté les volumes, mais pas dans les mêmes appellations. Aujourd’hui, les vignes ont repris une belle allure et la récolte est envisagée avec optimisme quant à la qualité.
Isabelle Bachelard