En hommage à Anne-Claude Leflaive, grande vigneronne bourguignonne qui s’est éteinte il y a quelques jours, voici le portrait que nous lui avions consacré dans « Terre de Vins » n°7. C’était en 2010.

Anne-Claude Leflaive, du domaine éponyme en Bourgogne, mène depuis toujours un combat pacifique pour ouvrir d’autres voies dans le monde viticole. L’École du Vin et des Terroirs, qu’elle a créée récemment, est toute entière tournée vers le lien entre la nature et l’homme.

La vigne et le vin entre nature et culture : voilà ce qu’il faut entendre quand Anne-Claude Leflaive parle de « terroir ». Enracinée dans le vivant, elle est engagée dans la vie aussi solidement qu’un chêne centenaire, aussi intensément qu’une étincelle de lumière. Anne-Claude est née dans une famille imprégnée d’énergie : son grand-père Joseph entreprend en 1920 la mise en valeur du vignoble, des années 50 aux années 90 son père Vincent et son oncle Jo hissent le domaine au zénith de la notoriété. Quand elle en prend la gérance en 1990, elle emprunte le même sillon familial sans jamais se détourner des valeurs héritées : être soi dans la rigueur et la simplicité, respecter l’autre et sa propre histoire, cultiver la vigne comme Voltaire son jardin. Nature et culture, toujours… Elle poursuit donc le travail commencé il y a presque cent ans.

Anne-Claude a parfaitement capté cette « transmission du soi » : aujourd’hui, le domaine Leflaive est plus que jamais au firmament de l’élite mondiale du vin. Mais elle n’a pas pour autant agi en copie conforme. La biodynamie est ainsi mise en œuvre dès 1998 : parce qu’Anne-Claude a développé une libre-pensée hardie qui n’était pas monnaie courante dans le monde feutré des grands vins. En somme, elle cultive son jardin à sa manière. Anne-Claude aurait pu s’arrêter là et jouir tranquillement de cette place très convoitée de « star » du vin. Mais c’est inscrit en elle, il faut qu’elle défriche les idées.

En 2008, c’est le grand saut : elle lance son « École du Vin et des Terroirs », sans doute sa plus grosse prise de risque (et si cette « folie » nuisait à la réputation du domaine ?). Avec elle, des membres fondateurs amis mais pas seulement. Ils appartiennent tous à cette fameuse élite du vin et partagent tous la même conviction : il n’y a pas de terroir sans humanisme. Pierre-Henri Gagey de Louis Jadot à Beaune, Dominique Lafon des Comtes Lafon à Meursault, Jean-Marc Roulot du domaine éponyme à Meursault, Aubert de Villaine de la Romanée Conti : tous ont répondu présent. Respect donc. Et puis il y a Antoine Lepetit, le secrétaire-trésorier de l’École est aussi celui sans qui rien n’aurait été possible. Anne-Claude a ouvert un chantier et un chemin, Antoine les anime au quotidien. Ce jeune polytechnicien a quitté la sphère industrielle pour gagner celle de la nature. Antoine insistait pour entrer au domaine, Anne-Claude l’a embauché comme ouvrier viticole avant de lui confier la mise en œuvre de l’École. Née officiellement au printemps 2008, ses locaux sont installés à Puligny-Montrachet, dans de beaux bâtiments viticoles rachetés en 2004. L’École est régie par une association à but non lucratif. Son aménagement se fait petit-à-petit. Le bois du mobilier et les couleurs des murs montrent que l’esprit des lieux rejoint celui de l’École : tables taillées dans un seul chêne par souci d’écologie, bleu pour l’évocation de la découverte et de la sagesse, vert pour son association avec le calme et la concentration, gris pour son encouragement à la détente et à la douceur.

La première année, l’École a reçu 90 stagiaires, la deuxième année 160. Pour la plupart des vignerons venus de France et d’étranger. Quelques particuliers aussi. Pour Anne-Claude, « l’École permet d’élargir ses connaissances dans le domaine de la vigne et du vin, avec une approche écologique, environnementale et humaniste. Elle essaie d’apporter une vision nouvelle différente de la vision dominante actuelle, mécaniste et réductrice ». Les séminaires d’une demi-journée à deux jours s’organisent autour des techniques viticoles, de la biodynamie, de la dégustation, de la botanique, bref de la compréhension globale du terroir. Pour Anne-Claude, c’est le vigneron qui donne son caractère final au terroir. Ce dernier est pour lui un partenaire vivant.

Chaque séminaire est animé par une « personnalité remarquable » spécialiste du sujet abordé : « La vigne et ses propriétés thérapeutiques » par Anne-Laure Rigouzzo-Weiller, biologiste et ethnobotaniste, « Désapprendre à déguster » par le sommelier Bruno Quenioux, « Cristallisation sensible » par l’œnologue Margarethe Chapelle, « Vie des sols et vins de terroirs » par Claude Bourguignon, ingénieur agrobiologiste-microbiologiste des sols.

Les sceptiques et les frileux vont vite rebaptiser l’École : « L’École de la biodynamie ». Écoutons plutôt les témoignages. Bruno Quenioux, 18 ans à la tête de la cave du Lafayette Gourmet : « J’ai accepté d’intervenir car cette école est pour moi un acte de courage d’Anne-Claude Leflaive. On y aborde toutes les voies qui mènent à la connaissance de l’homme. Oui, la biodynamie en est une mais je suis loin d’être engagé à fond dans celle-ci ! ». Pénélope Godefroy, responsable qualité, recherche et développement vignes au Château Latour à Pauillac : « Le stage m’a permis de compléter mon mode de raisonnement très scientifique par une approche analogique et sensorielle Il m’a décomplexée par rapport à la biodynamie. Je n’ai pas eu besoin de renier mes convictions ». Thomas Treiber, œnologue et vigneron en Roussillon : « J’ai vu les choses de points de vue différents, avec des intervenants pointus. La démarche est complexe et profonde, loin de tout sectarisme ».

Le fil rouge reste toujours cette conception ardente d’un « terroir-terreau » de vie. Franck Pascal, vigneron champenois et stagiaire : « Si le terroir était juste la combinaison du sol, du climat et du cépage, ce serait simple ! Mais il intègre tellement d’autres facteurs. J’ai en vraiment pris conscience à l’École et c’est ce qui donne aujourd’hui du sens à mon travail ». Thomas Treiber : « Parler de terre pour parler de terroir, c’est un peu restrictif, non ! Il faut parler aussi de savoir-faire, de sensibilité, de maturité et d’équilibre. L’École m’a apporté tout ça ». Pénélope Godefroy : « L’homme est trop souvent oublié dans cette notion de terroir. L’observation et la compréhension des événements sont indispensables à la recherche de l’équilibre de la vigne ».

De cette immersion dans la connaissance dynamisée du terroir se composent peu à peu une sensibilité et un regard sur le monde du vin. Pour Anne-Claude Leflaive, le terroir n’est pas seulement une affaire de patrimoine qui serait alimentée par la nostalgie du temps passé. Il est un bien naturel et culturel, voire spirituel. Il est un projet perpétuel à construire, le meilleur d’un savoir vivre, une diversité tellement riche. Anne-Claude Leflaive est une sentinelle du terroir et son École un œil sur l’humanisme.

Claire Brosse