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La Fleur, la source vive

Auteur

Mathieu
Doumenge

Date

03.08.2026

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2025 restera une année charnière pour la famille Guinaudeau. On y célèbre, bien sûr, les 40 ans de leur arrivée à Lafleur, domaine iconique de Pomerol. On y trace également une ligne de fracture, celle du choix, assumé et réfléchi, de sortir de l’appellation d'origine contrôlée. Un acte fort, s’inscrivant dans la continuité de conviction d’une famille qui écrit son histoire selon ses propres termes.

Dans son roman « La Source vive » (« The Fountainhead », 1943), l’autrice américaine Ayn Rand raconte la trajectoire de Howard Roark, un architecte avant-gardiste qui, refusant tout compromis avec les conventions en vigueur, s’efforce coûte que coûte de préserver la pureté de ses principes. Parfois présenté comme une apologie de l’individualisme face la collectivité, ce roman est avant tout une ode à la liberté et un plaidroit pour ceux qui choisissent d’écrire leur propre destin, parfois à contre-courant. Refusant de se plier au conformisme de son temps, Roark embrasse l’inconfort et l’intranquillité qui vont de pair avec la remise en question des idées dominantes.

Inconfort. Intranquillité. Des notions qui reviennent fréquemment lorsqu’on échange avec la famille Guinaudeau. Ils ont beau signer Lafleur, l’un des vins les plus prisés et les mieux valorisés de Bordeaux (voire du monde, n’ayons pas peur de voir large), Jacques, Sylvie, Baptiste, Julie et leur équipe sont constamment animés par ce mouvement de balancier entre convictions et questionnements. Pour en comprendre l’origine, il faut revenir… aux sources. C’est à Mouillac, sur la rive droite, que tout commence. Au lieu-dit le Grand-Village se trouve depuis le milieu du XVIIe siècle une ferme en polyculture, où bétail et céréales ont toujours voisiné avec la vigne. À la fin des années 1970, l’exploitation est à bout de souffle : à la suite du décès de Jean Guinaudeau, en 1975, son épouse, Marguerite, « Guinette », prend soin de transmettre à la génération suivante. C’est Jacques, le dernier d’une fratrie de cinq, qui se retrousse les manches pour reprendre les rênes. Face à ce défi, il n’est pas seul : au cours de ses études de gestion agricole au Puy-en-Velay, Jacques a rencontré Sylvie Graille, une Auvergnate, elle aussi issue d’une famille nombreuse. Venue à Bordeaux pour les vendanges, Sylvie ne repartira plus… Elle et Jacques se jettent à cœur et à corps perdus dans la reprise de Grand-Village et, discernant le potentiel de ces beaux terroirs argilo-calcaires du Fronsadais, mettent l’accent sur la production viticole. Augmentant la qualité des vins, rénovant le bâti, reconstituant une équipe, développant la vente directe, le couple redynamise le domaine. Mais, en ce début des années 1980, ils ont déjà les yeux sur un autre vignoble, qui se trouve, lui aussi, dans le giron familial. Direction Pomerol, et nouveau retour dans le temps.

Sylvie, Jacques, Julie et Baptiste Guinaudeau ©DR

Le saint des saints

Il faut remonter jusqu’à 1469 pour trouver un acte confiant le fermage du tènement « Mayne Mouran », à Pomerol, à un certain Heliott Lafleur. Jusqu’au XVIIIe siècle, la lignée des Lafleur exploite cette terre, jusqu’à lui assigner son nom, qui devient lieu-dit sur la carte de Cassini. Lafleur est finalement acquis en 1872 par Henri Greloud, arrière-arrière-grand-père de Jacques Guinaudeau. Malgré les ravages du phylloxéra, Henri s’emploie à préserver l’unicité du vignoble de Lafleur, dont il chérit le terroir très particulier. Il construit un cuvier, deux chais à barriques, perfectionne le drainage, veille à l’équilibre de l’encépagement où le cabernet franc – ou plus précisément le « bouchet » – occupe une place de choix au côté du merlot. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Lafleur arrive entre les mains de deux sœurs célibataires, descendantes d’Henri Greloud : Thérèse et Marie Robin. Ce sont elles qui vont veiller sur la propriété pendant plusieurs décennies. En 1984, à la suite du décès de sa sœur Thérèse, Marie Robin fait appel à son cousin Jacques Guinaudeau pour reprendre Lafleur en fermage. C’est, en 1985, le début d’une grande aventure : le vignoble n’est pas en bon état, mais Jacques et Sylvie identifient le potentiel de ce lieu enclavé dans le « saint des saints » de Pomerol, riche d’un terroir exceptionnel de graves et d’argiles.

Tout part de la vigne, Jacques et Sylvie le savent, et, en parallèle du développement de Grand-Village, ils s’imprègnent de « l’esprit des lieux » de Lafleur, au gré des millésimes : pour un 1987 compliqué (qui voit la naissance des Pensées, un parcellaire niché dans une zone plus argileuse), on savoure la trilogie 1988, 1989 et 1990, avant d’encaisser le « tunnel » de 1991 à 1994 – loin d’être des années fastes. Les Guinaudeau comprennent que, même sur un grand terroir, rien ne leur sera facile. Ils amorcent, à la fin des années 1990, une vaste étude des sols à grand renfort de fosses pédologiques, pour connaître au plus près toutes les nuances de ce vignoble de 4,5 hectares.

La nouvelle bascule a lieu en 2001. Le décès de Marie Robin débouchant sur une situation de transmission « compliquée », Jacques et Sylvie Guinaudeau se positionnent pour racheter Lafleur. Nous sommes en 2002, ils se retrouvent bien endettés – le foncier pomérolais a déjà commencé à flamber –, mais they ont désormais les mains libres. C’est là qu’entre en scène Baptiste, le fils aîné de Jacques et Sylvie. Né en 1981 (il a deux sœurs plus jeunes, Clara et Noémie), Baptiste « était déjà sur un tracteur à 9 ans » : la vigne, il a ça dans le sang. Ce solide gaillard à la poignée franche et aux allures de navigateur au long cours bouillonne d’idées et d’envie ; il rejoint ses parents avec, à ses côtés, sa compagne, Julie – rencontrée sur les bancs du lycée viticole de Montagne, originaire de Lot-et-Garonne et elle aussi issue d’une famille de vignerons.

L’accélération

Avec l’arrivée de Baptiste et Julie, têtes bien faites, esprits frondeurs et palais voyageurs, Lafleur se met à phosphorer puissance 2. La décennie 2000 est menée tambour battant, entre grands millésimes (2005, 2009) et élaboration d’une nouvelle stratégie commerciale : peu à peu, les Guinaudeau se détournent de la Place de Bordeaux pour tisser un réseau international d’« ambassadeurs », désormais au nombre de 65 à travers le monde. Un choix visionnaire qui leur permet de maîtriser leurs prix tout comme leur distribution, d’entretenir un lien fort avec leurs intermédiaires et de bien connaître leurs clients, peaufinant leur offre comme un grand chef positionne ses établissements : à côté du « trois-étoiles » Lafleur coexiste la « super brasserie » Grand-Village, un bordeaux (en rouge et blanc) bénéficiant d’une viticulture de grand cru.

Cette accélération se double, au tournant des années 2010, d’une nouvelle prise de conscience : celle du changement climatique. Convaincue que ses terroirs pomérolais se trouveront en souffrance face à la répétition des années chaudes et sèches, et que l’expression identitaire des vins pourrait s’en voir affectée, l’équipe de Lafleur entame un travail de fond sur la connaissance du patrimoine végétal et sa capacité de résilience. C’est le début d’un rigoureux protocole de sélection massale, partant de 8 000 individus pour arriver finalement à 54, surtout issus de « bouchets » historiques des années 1930. Un conservatoire ampélographique est installé à Grand-Village, véritable trésor de guerre pour les générations à venir.

Dans la foulée, l’équipe s’attelle à deux projets ambitieux : Les Perrières, ou l’expression du bouchet sur grand terroir calcaire ; et Les Champs libres, ou l’expression du sauvignon (sélectionné entre Sancerre et Sauternes) sur grand terroir argileux. Deux immenses vins de lieux qui viennent compléter la gamme au côté de Lafleur, Les Pensées et Grand-Village.

Mais, malgré tout ce travail de fond entrepris pendant dix ans, un constat demeure : le climat évolue plus vite que les cahiers des charges des appellations. Après avoir flirté avec les limites en 2019 et en 2022, signant de grands vins au prix d’intenses coups de stress (hydrique), les Guinaudeau en sont convaincus, ils doivent se préparer à la prochaine séquence extrême. Durant l’été 2025, ils annoncent leur volonté de quitter l’AOC Pomerol pour s’autoriser à appliquer la conduite viticole qui leur semble la plus appropriée, en termes de densité de plantation, d’ombrage comme d’irrigation. Ce faisant, ils sortent également tous leurs autres vins des appellations d’origine contrôlée, passant tout en Vin de France.

Conscients que la gestion de la précieuse ressource en eau est éminemment épineuse, les Guinaudeau ont préparé le terrain en assurant leur autonomie. Un forage domestique situé dans les vignes de Lafleur, plongeant dans une nappe profonde, constitue un premier apport, mais c’est en acquérant un terrain de 14 hectares en palus, sur les bords de Dordogne, que l’équipe assure son approvisionnement principal, captant plus de 1 000 m³ au gré de la marée. Aucune eau publique n’est utilisée pour abreuver la vigne, cette irrigation intervenant de façon microchirurgicale grâce à un enjambeur conçu sur mesure, lequel vient enfouir de l’eau de façon ajustée, sous le pied. Une façon de permettre à la plante d’encaisser les séquences les plus sèches du millésime, de ne pas subir de blocage, et de garantir la fraîcheur, l’éclat et la finesse de tanins que Lafleur entend préserver.

2025, l'année du changement

2025 marque donc, à plus d’un titre, une nouvelle année de bascule pour la famille, qui tout en célébrant ses 40 ans à la tête de Lafleur, tourne le dos à l’AOC dont elle était jusqu’ici l’un des porte-drapeaux. Mais pas de temps pour les regrets : en bon amateur de voile, Baptiste sait que l’important est de garder toujours en tête la destination ; la trajectoire, elle, t’appartient. La suite, donc ? Le retour de la polyculture à Grand-Village, à commencer par la réintroduction d’un élevage de chevaux. L’envie de continuer à agrandir l’équipe, ce collectif vibrant de 28 personnes issues d’horizons extrêmement variés. De Ralitsa Todorieva la Bulgare à Omri Ram l’Israélien, chacun apporte son bagage, son talent, son expérience – mais un passage de trois ans à la vigne, la base de tout, est obligatoire. Une véritable « famille élargie » où rien n’est vertical mais où tout se partage et se discute, par passion du vin, et par amour d’un grand projet commun qui dépasse les ego et les générations. La prochaine, celle des trois enfants de Baptiste et de Julie et de leurs deux neveux, poursuivra-t-elle ce beau récit ? Il y aura sans doute, là aussi, une part d’inconfort, d’intranquillité. Mais, chez les Guinaudeau, on sait gérer.