Après un livre aux moment des Primeurs, un documentaire au moment des vendanges : Isabelle Saporta a transposé « VinoBusiness », son enquête sur le monde du vin, du papier au petit écran. Et provoqué en même temps un nouveau buzz dans la « glouglousphère ». Passage en revue des réactions.

C’est l’événement médiatique qui a secoué le petit monde du vin en ce début de semaine. Alors que les vignerons se penchent sur la naissance du millésime, Isabelle Saporta fait le tour des plateaux télé pour défendre son documentaire « VinoBusiness », déclinaison en (belles) images du livre qu’elle a publié au printemps dernier chez Albin Michel.

Un film de 1h20 réalisé par Didier Vercaemer et diffusé lundi soir sur France 3 (1,2 million de téléspectateurs, quatrième audience du soir, suivre ce lien pour le replay), dans lequel la journaliste reprend la trame de l’ouvrage initial : « L’univers de la viticulture française est en mutation. Les plus grands crus ont abandonné leur charme suranné pour se transformer en produits de luxe qui se vendent à prix d’or sur un marché mondialisé où la demande est toujours plus forte. La vigne est devenue un placement rentable qui a poussé de nombreuses fortunes, françaises ou étrangères, à investir massivement dans la terre, faisant disparaître beaucoup de petits exploitants. Hier paysan, l’univers du vin est devenu une industrie qu’Isabelle Saporta a exploré pendant près d’un an pour en découvrir sa complexité », annonce le résumé. Mondialisation du vin contre tradition millénaire, millionnaires contre paysans, Bordeaux contre Bourgogne, classement de Saint-Emilion, pesticides, consultants… Le film dresse un portrait pas toujours très flatteur de l’univers viticole, qui n’a pas été sans susciter de vives réactions dans la profession. A commencer par la « glouglousphère », cette communauté du vin sur le web, au sein de laquelle les avis se sont révélés pour le moins divergents.

Ceux qui ont aimé

Au rayon des « pro » Saporta, citons d’abord Jean-Luc Thunevin, très fair-play puisqu’il tient l’un des rôles principaux du documentaire, en toute transparence. Dans son blog, il souligne qu’il faut « regarder ce film qui n’est pas qu’à charge, qui traite de sujets importants : les pesticides, la chimie, l’argent, les laboratoires, les riches et les puissants. Bien sûr, comme d’habitude, les riches et les puissants sont moins sympas que les écolos – toujours pauvres, quoique à Saint Emilion, Pomerol ou en Bourgogne, l’un des principaux problèmes est la valeur patrimoniale, les droits de succession, les indivisions et les voisins (surtout ceux qui réussissent). » Certains médias non spécialisés comme Le Figaro ou Les Inrocks se sont eux aussi montrés plutôt enthousiastes, ces derniers avançant même que « c’est un documentaire exhalant l’amour du vin et des vignerons et c’est au nom de celà qu’il dévoile les dangers, dérives et turpitudes de ce milieu. »

Olivier Grosjean, auteur du Blog d’Olif, explique pourquoi il faut voir « VinoBusiness » : « Un documentaire qui se passerait presque de voix off, où l’on peut apprécier le franc-parler de la famille Techer de Pomerol, celui de Stéphane Derenoncourt ou même de Jean-Luc Thunevin, le « bad boy » de Saint-Émilion, qui jouent franc jeu, tout à leur honneur, sans manier la langue de bois, que ce soit au sujet des pratiques vinicoles, des traitements à effectuer ou encore du prix des vins ou des parcelles. »

Laurent Baraou, pour sa part, annonce sur le site Idéemiam que « vous découvrirez que comme pour tout produit, il y a de la spéculation, des arrangements, des subventions contestables, des modes de fonctionnement peu transparents et non adaptés aux « petits ». Après avoir vu ce documentaire vous serez plus curieux, plus attentifs à vos achats et peut-être plus intéressés par de bons conseils de cavistes indépendants, et plus intéressés par la rencontre des producteurs dans vos campagnes. »

Signalons enfin que sur Twitter, en suivant le hashtag #VinoBusiness qui réunit assez bien tous les avis sur ce documentaire, on peut découvrir les prises de position, très favorables à Isabelle Saporta, d’Antonin Iommi-Amunategui (No Wine is Innocent) et Guillaume Nicolas-Brion (Du Morgon dans les veines), voir ci-dessous :

Ceux qui ont moins aimé

Au rayon des détracteurs, citons en premier lieu Jacques Dupont, journaliste au Point, qui avant de débattre avec Isabelle Saporta sur France 3 après la diffusion du documentaire, a publié une critique dans laquelle il pointe du doigt certains partis pris de sa confrère : « Pourquoi aussi présenter une séance d’assemblage comme une sorte de réunion d’alchimistes où l’on « fabriquerait » le vin sous le patronage de l’enchanteur Merlin ? […] Pourquoi affirmer que seuls les crus classés de Bordeaux au moment des primeurs sont dégustés par les journalistes ? Pourquoi ce raccourci ? »

Nicolas de Rouyn, qui s’était montré l’un des plus « incisifs » au moment de la sortie du livre, s’est cette fois contenté de mettre en exergue (comme ici) certains billets de ses confrères, sans oublier au passage de qualifier « d’imposture » le documentaire d’Isabelle Saporta.

Plus percutant, Nicolas Lesaint, chef de culture du château de Reignac et blogueur très prolifique, a posté une lettre ouverte à Isabelle Saporta : « Madame, n’avez-vous pas rencontré assez de viticulteurs ou de techniciens au cours de ces deux années pour réussir à voir un peu plus loin que le bout de votre nez sur ce sujet ? Ne vous êtes-vous pas entourée de personnes connaissant un peu leur métier ou avez-vous plutôt voulu déformer, que dis-je mentir, pour caricaturer et orienter votre propos vers vos propres convictions ? Avez-vous vraiment pris le temps de parler avec votre interlocuteur bourguignon travaillant en Biodynamie ? L’avez-vous vraiment écouté ? »

De son côté, André Fuster sur son blog Vitinéraires se montre lui aussi très corrosif envers « VinoBusiness » : « Bon le monde du vin tu te rends très vite compte qu’en fait c’est à Bordeaux, et que Bordeaux c’est à Saint Emilion (au début il y a bien Saint Estèphe qui est cité, mais Saint Estèphe ça doit être entre Saint Emilion et Pomerol je pense, quelque part vers Saint Loubès.) » Ou encore : « Houlàààààà : il semblerait qu’à Bordeaux on assemble (des vins issus de) différents types de raisins !? Ca à pas l’air net ce truc, se dit illico la ménagère de moins de 50 ans qui est abonnée à Télérama et prend son brunch dominical au bord du Canal Saint Martin (j’ai essayé et c’est plutôt sympa le brunch au bord du Canal Saint Martin. Télérama, moins). »

Ceux qui défendent le pour et le contre

D’autres analyses aspirent à prendre du recul par rapport à ce documentaire, à sa méthodologie et à sa pertinence même. Ainsi David Farge « Abistodenas » déplore sur son blog qu’au-delà « de la caricature regrettable opposant bordelais et bourguignons, dans un flots d’approximations que seuls les Techer, vignerons censés de Pomerol, arriveront à contrarier, c’est peut-être bien du vin qu’on oublia de nous parler. De cet élixir des tablées familiales, de ce lubrifiant social ponctuant les débats enlevés, de cette nourriture de l’esprit aux récits infinis, de ce compagnon millénaire de l’humanité, amoureux transi de notre terroir français… Oui, il aurait peut-être fallu simplement nous parler d’amour. Parcourir cette autre France vitivinicole, celle qui commence certes les pieds dans la terre, en Bourgogne, mais aussi à Bordeaux, dans le Jura, le Languedoc ou ailleurs, mais qui n’oublie surtout pas de se finir au creux d’un verre. Montrer ces images du vin comme organe de plaisir, blasphémer un peu, en déclamant son amour pour un vin que l’on aimerait sain, ou plus simplement : donner envie… »

Dans une veine similaire, Vincent Pousson décortique méticuleusement le « casting », les séquences phares et les raccourcis du documentaire, s’amusant des « prestations » d’Hubert de Boüard, Stéphane Derenoncourt et Dominique Techer, entre autres, soulignant la mise en avant du débat sur les pesticides, et regrettant l’opposition manichéenne entre gentils et méchants : « Dans les commentaires, une phrase d’Isabelle Saporta (17’09 ») est assez révélatrice de son état d’esprit et de sa vision du vigneron bordelais, du viticulteur comme elle dit: « quand la météo est peu clémente, les viticulteurs ont une excuse toute trouvée pour utiliser massivement des pesticides ». C’est vrai qu’au prix que coûtent les produits, ils ne rêvent que d’une chose, en consommer plus! À cet égard, la comparaison entre Bordeaux et la Bourgogne est d’une malhonnêteté intellectuelle de compétition, à montrer dans les écoles de journalisme. Les milliardaires d’un coté, tout de béton, d’or et d’inox parés, pollueurs et avides. Les bons sauvages de l’autre, pauvres, modestes, beaux « comme avant », comme dans une étiquette seventies de Patriarche ou de Chaussée aux Moines. Pétainisme de gauche? Ce serait excessif et insultant de l’écrire. Folklore militant, et exploitation d’un fond de commerce? Oui, sûrement. »

Sur le forum La Passion du Vin, passionnés de tous bords échangent leurs arguments, pour ou contre « VinoBusiness ». A lire ici.

Ophélie Neiman, alias Miss GlouGlou, pose elle aussi un regard plutôt objectif et dépassionné sur « VinoBusiness » : annonçant en préambule qu’il faut regarder ce documentaire « parce qu’il y a plein de bonnes choses à apprendre », elle nuance en précisant que « les faits présentés comme semi-scoops ou vrais scandales méritent d’être vus avec le recul du sage. Le documentaire mêle explications et dénonciations, et ce n’est pas sur ce thème qu’il convainc le plus. Certaines phrases se veulent choc et font pshitt. […] Oui, on peut critiquer les notes des dégustateurs, mais non, il n’y a pas que les grands crus qui sont dégustés. Et il est normal de goûter une seconde bouteille si la première présente un défaut.
Oui, un labo d’œnologie est impressionnant, tout comme le moment de l’assemblage, mais il n’y a rien de magique et tous les domaines pratiquent des dégustations d’échantillons avant d’assembler, pas seulement les grands crus de Bordeaux. Quant à la volonté à peine voilée de faire passer Hubert de Boüard pour le grand méchant loup, c’est un peu inutile ; Stéphane Derenoncourt et Jean-Luc Thunevin ne sont pas à proprement parler des agneaux. »

Enfin, la caviste et blogueuse belge Sandrine Goeyvaerts a eu la bonne idée d’interroger quatre « candides » pour leur demander leur avis sur le documentaire en question. L’idée : sortir du petit monde des « experts du vin » pour voir l’impact de « VinoBusiness » auprès du grand public, des néophytes. Sa conclusion est éloquente : « manifestement les phrases chocs ont marqué les esprits, surtout cette histoire d’assemblage. Soyons clairs, l’assemblage n’a rien d’une pratique magique ou trompeuse: mélanger des cépages, voire diverses parcelles s’est toujours fait, et pas qu’à Bordeaux. […] Dommage aussi pour Bordeaux: malgré les interventions intelligentes de Techer père (et le plantage de poteaux du fils), il semble que le spectateur a retenu qu’il n’y a pas ou quasi pas de bio à Bordeaux. C’est faux, et ça va même en augmentant: tirer sur les grands crus, c’est bien mais finalement on a occulté les autres vignobles de Bordeaux. […] Le plus réjouissant en fait, c’est la conclusion: tout le monde a envie de se tourner plus vers le bio, voire le biodynamique, de faire confiance à de cavistes ou aux vignerons directement. C’est plutôt une excellente chose: que ça n’empêche pas de continuer à verser dans la pédagogie, à expliquer et réexpliquer encore. […] Il y a des faiblesses, des inexactitudes, des choses qui m’ont un peu hérissée, un parti pris certain, des belles images: je ne faisais pas partie de la cible. La cible elle, a plutôt bien reçu le message. Et c’est ce qu’il faudra retenir. »

Et le public dans tout ça ?

Et de fait, c’est bien la réaction du million de téléspectateurs, ceux qui n’appartiennent pas au monde du vin, qui est la plus intéressante. Ce sont eux qui, après avoir vu ce documentaire (qui a le « mérite » d’aborder la question du vin à une heure de grande écoute), vont en tirer leurs propres conclusions. A cet égard, terminons avec quelques tweets, assez révélateurs – si besoin était – de l’impact du petit écran. Et gardons peut-être la conclusion de Vincent Pousson : « Ce que je voudrais noter, en conclusion, au pays des Shadoks comme aiment le dire nos voisins, c’est qu’il est quand même assez formidable de constater que l’une des très très rares fois où l’on va parler à la télévison (publique qui plus est) de notre trésor national, le vin, ce sera pour en dire du mal. Maso ? Vous avez dit maso ? »

Mathieu Doumenge

— Auteur

La rédaction

Commentaires (5)

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  • Nico
    • 17 septembre 2014
    • 16H15

    La plupart des vignerons bordelais ont l'amour de l'argent et non de leur terre.C'est triste.Heureusement qu'il y a d'autres regions interressantes

  • Hervé Lalau
    • 18 septembre 2014
    • 00H45

    Vous n'avez pas relevé l'attaque de Mme Saporta contre la presse spécialisée, accusée d'être aux ordres des producteurs,"sous peine de mort professionnelle" (je cite Mme Saporta). Un amalgame parmi d'autres, mais que je me suis senti obligé de démentir sur le blog des 5 du Vin, ici: http://les5duvin.wordpress.com/2014/09/03/au-secours-saporta-revient/

  • claude34
    • 18 septembre 2014
    • 10H14

    Ma conclusion dans tout ce brouhaha, je ne m'étonne plus de ne prendre que peu de plaisir à boire du Bordeaux...mais c'est juste mon avis..

  • Mathieu Doumenge
    • 18 septembre 2014
    • 11H06

    Merci pour votre lien, Hervé. Nous avons essayé d'être exhaustifs mais quelques billets sur le web ont dû nous échapper.

  • Martine
    • 20 septembre 2014
    • 20H21

    Un film polémique qui ne représente en rien le monde viticole!!! Soyez un peu critique et allez vous même voir ce qui se fait sur place.

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