[INTERVIEW] Le VinoBusiness d’Isabelle Saporta

TerreDeVins |  Jeudi 13 mars, 2014

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Isabelle Saporta est journaliste à Europe 1. Spécialisée dans les questions agro-alimentaires. Elle a publié en 2012 « Le livre noir de l’agriculture, comment on assassine nos paysans, notre santé et l’environnement » chez Fayard. Son dernier ouvrage, « VinoBusiness », publié chez Albin Michel, est disponible en librairie depuis le 6 mars dernier. Cet ouvrage sans nuance, sans mesure, où l’exercice de l’enquête donne souvent un sentiment de superficialité en raison du petit nombre de viticulteurs qui acceptent de prendre la parole, suscite de vives réactions. Un livre qui, sur le fond, donne le sentiment d’un procès à charge. Un livre sur lequel « Terre de vins » porte un regard critique mais ouvre le débat en permettant à son auteur de s’exprimer.

Votre livre se définit comme une enquête, mais vous ne donnez finalement la parole qu’à très peu de personnes. On a le sentiment que le livre s’appuie sur vos amis (Jean-Luc Thunevin et Stéphane Derenoncourt) et vos ennemis (Hubert de Boüard, Jean-François Quenin et beaucoup d’autres…) Comment avez-vous travaillé ?
Je ne peux pas vous laisser dire des choses comme ça. Vous avez le droit d’être partial, mais moi je ne le suis pas. Je n’ai pas d’amis ou d’ennemis. Je suis journaliste, j’enquête, je fais un travail de terrain. J’ai mené une pré-enquête pendant un an avant de proposer le synopsis à mon éditeur et à mon commanditaire de documentaires France 3. Et ensuite j’ai fait un an d’enquête sur le terrain. J’ai mené un nombre considérable d’entretiens et suivi Hubert de Boüard. Le monde du vin, c’est un tout petit milieu dans lequel évoluent les journalistes qui parlent du vin. Parmi eux, heureusement, certains ont su fait preuve d’indépendance. C’est un monde de courtisanerie dans lequel il est de bon ton de dire du bien de tous ces châtelains. Moi, je ne suis pas là pour dire du bien, ni pour dire du mal. Je suis là pour faire une enquête. J’ai fait une enquête sur le classement de Saint-Emilion. Hubert de Boüard n’en ignorait rien, je lui ai dit dès le départ que je poserais ces questions-là. Alors quand il tombe de sa chaise sur les conclusions de mon enquête… Heureusement, qu’aujourd’hui il n’y a encore personne pour tenir mon stylo, j’en suis ravie !

Nous vous avons posé une question précise. Nous vous avons demandé comment vous avez travaillé. Vous avez répondu en disant « j’ai rencontré beaucoup de personnes. » Combien de personnes avez-vous auditionné ? Parce que dans votre livre, peu de personnes prennent la parole…
Vous savez aussi bien que moi que c’est un petit milieu d’une extrême violence. Il y a ceux qui ont accepté de parler à visage découvert (ils ne sont pas si nombreux que ça), et ceux qui n’ont pas voulu. Pour le respect de mes sources, je n’avais pas à exposer ceux qui n’avaient pas envie de l’être. J’ai mes 500 pages de notes dactylographiées. Elles ne sont pas à votre disposition, mais pour moi et pour mon procès. Je sais le nombre d’entretiens que j’ai menés. J’ai reçu beaucoup d’appels de très gros châtelains pour me féliciter de mon travail et me dire tout leur soutien. Si c’était juste une question d’amis et d’ennemis, ce travail n’aurait pas l’écho qu’il a aujourd’hui.

Vous dénoncez le « vino business » comme une évidence universelle, mais votre travail se concentre majoritairement sur la rive droite et particulièrement sur Saint-Emilion. Là encore, n’avez-vous pas l’impression d’être superficielle ?

Je ne me suis pas concentrée uniquement sur ce petit village. Je parle de la Champagne, de la Bourgogne, du classement du Médoc. Mais il y a beaucoup d’enjeux financiers sur le classement à Saint-Emilion, donc je pense que c’est ce qui a le plus de retentissements. La rive droite me paraissait très intéressante car elle gardait cette dimension familiale, avec de petites propriétés. Elle n’était pas encore rentrée dans le tourbillon foncier du Médoc, avec des domaines beaucoup plus grands. C’est comme un laboratoire. C’est intéressant d’avoir une rive droite qui est en train de basculer dans cette logique foncière.

En vous focalisant ainsi sur des secteurs et sur certaines personnalités, n’avez-vous pas le sentiment que ce livre ressemble plus à un pamphlet qu’à une enquête ? Ne pensez-vous pas que c’est une entreprise de destruction qui porte un réel préjudice à la viticulture française ?
Non, pas du tout. Et je ne vous permets pas de le dire. J’adore la viticulture, les vignerons et le vin. Je trouve que c’est un savoir-faire magnifique. Je ne pense pas que mettre au jour les dysfonctionnements de l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO), ce soit s’attaquer aux vignerons. L’INAO est censé être le gendarme des vignes, préserver les petits vignerons et les consommateurs, mais il ne préserve plus rien d’autre que les gens qui ont le pouvoir au sein du vignoble. Je préférerais qu’on parle de ces petits vignerons de Bordeaux, de ces 30% de vignerons qui ont disparu en dix ans, de tous ces gens qui ne peuvent plus garder leur petit domaine dans le giron familial parce qu’aujourd’hui le foncier est tellement dément. Même Michel Rolland ne peut plus garder Le Bon Pasteur (à Pomerol)… Je ne crois pas que ce soit dire du mal de la viticulture que de vouloir préserver une viticulture paysanne et familiale.

Pourquoi dans votre livre n’y a-t-il pas davantage de nuances, pourquoi n’évoquez-vous à aucun moment le poids économique et social de la viticulture, son rôle dans la conservation des paysages, sa force à l’export… ? Tout est à gros traits et négatif, pourquoi ?

Vous l’avez peut-être ressenti comme ça. C’est votre droit, mais ce n’est pas vrai. Je dis que ce sont des gens qui ont un savoir-faire inouï, de grands faiseurs de vin, et c’est très important pour l’économie française. La viticulture française est quelque chose de merveilleux qu’il faut préserver. C’est comme si vous me disiez que je déteste l’agriculture française sous prétexte que je mets au jour les excès de l’élevage porcin (référence à son précédent ouvrage, « Le livre noir de l’agriculture » NDLR). Dans « Vino Business », ce que je dis, c’est que l’INAO n’a pas rempli et ne remplit pas son job. Certaines personnalités de ce vignoble sont juge et partie. Je ne vois pas en quoi ce serait jeter le discrédit. Je pense à tous ces petits vignerons qui ont été grêlés, à tous ces gens qui ne peuvent pas garder leur lopin de terre. Ces personnes m’ont toutes écrit des mots très chaleureux. Elles sont très contentes de ce que j’ai pu dire. Effectivement, dans ce petit milieu feutré où on a l’habitude de ne rien dire, j’ai mis un coup de pied dans la fourmilière et si ça déplaît, j’en suis ravie.

Vous évoquez l’argent roi au préjudice des petits vignerons. Or, les propriétés qui ont été vendues à ce jour ne sont pas des propriétés de petits vignerons, mais souvent des propriétés de gens qui, pour la plupart, avaient déjà réussi, comme c’est le cas notamment de la famille Goldschmidt à Siaurac (Lalande de Pomerol). Ils se sont par ailleurs enrichis grâce à ces ventes. Pourquoi être aussi manichéenne ?
Interviewez Aline Guichard, pour voir comment elle ressent le fait d’avoir dû vendre cette propriété familiale. Interviewez tous ceux qui doivent vendre des propriétés familiales, même le grand Michel Rolland. Ce ne sont pas des gens qui font ça de gaieté de cœur. Alors que voudriez-vous ? Qu’on se réjouisse que ces gens vendent ? Que ce soit merveilleux ? Qu’il n’y ait plus que Pinault, les investisseurs et les grands acheteurs chinois qui puissent racheter ces terres ? Quand je vois le désarroi de ces gens obligés de vendre, je n’arrive pas à m’en réjouir. Même ces gens-là, qui ont de l’argent, qui ont réussi, ne peuvent plus conserver ces propriétés.

Mais vous savez qu’il s’agit là de successions et de gestion d’héritage…
On est bien d’accord, il y a un vrai souci. Quand Michel Rolland vous dit que dans les vingt ans à venir il n’y aura plus de viticulture moyenne, je ne peux pas m’en satisfaire.

Mais en l’occurrence, ce ne sont pas de petits vignerons, ce sont des gens qui ont extrêmement bien réussi. Michel Rolland et Aline Guichard appartiennent à l’élite, à la haute hiérarchie du vin…
Vous vous rendez compte, même ces gens-là qui ont réussi, n’arrivent pas à garder ces propriétés dans le giron familial. Alors les petits vignerons qui restent sur le plateau de Pomerol, et qui eux, n’ont pas forcément cette réussite économique jusqu’à présent, comment font-ils ?

Au sujet du mystère des classements, vous dénoncez la faible importance de la dégustation dans la note globale. Mais vous oubliez que les grands châteaux que vous dénoncez sont auréolés de notes prestigieuses depuis l’avènement du classement de 1955. Pourquoi ne tenez-vous pas compte de tout ce qu’ont réussi ces châteaux, dont Angélus, bien avant ce classement de 2012 ?
Ces grands châteaux ont suffisamment de courtisans dans leur manche pour expliquer à quel point ils sont grands, forts et beaux, pour que je n’aie pas à le faire. Moi, mon travail, il n’est pas là. Mon travail, c’est de prendre la grille de ce dernier classement, de la décortiquer, de comprendre pourquoi elle suscite autant de procès, et de voir pourquoi elle parait aberrante. Cette grille est tout-à-fait curieuse. On s’attend à ce que ces vins, les plus grands au monde, soient mis en avant sur des critères comme le terroir, l’histoire, la qualité du vin, le goût… Or, on se rend compte qu’on a versé un peu dans le « bling-bling », dans des aspects très marketing, qui n’ont pas grand-chose à voir avec la grandeur du vin à laquelle vous êtes tellement attaché et moi aussi.

Mais ces châteaux bénéficient de décennies de distinctions, de dégustations, de notes !
Le problème des dégustations, vous le connaissez. Là, par exemple, un très grand critique vient d’être banni d’un très grand château et n’aura pas le droit de goûter en Primeurs sous prétexte qu’il a fait des papiers trop négatifs sur le classement. Les critiques n’ont pas une marge de manœuvre énorme, et quand en plus ils sont vraiment « droits dans leurs bottes », parfois savoir dire les choses leur coûte très cher.

Au-delà de la proportion de la dégustation dans la note, êtes-vous allée dans votre enquête jusqu’à détecter les notes qu’ont eues ces châteaux, par exemple Angélus ?
Le problème pour moi, n’est pas là. Il est sur les éléments de la grille. Il n’est pas de clouer au pilori telle ou telle personne. Le consommateur lambda s’attend à autre chose quand il achète ces premiers grands crus classés. Il s’attend à quelque chose d’autre que ce classement « bling-bling ». La question porte sur les proportions démentes dans cette grille. Mon idée n’est pas de dire que ces vins sont mauvais. Ce n’est pas mon propos.

Comment réagissez-vous suite à la poursuite judiciaire entamée par Hubert de Boüard (Angélus) à votre encontre ?
Très sereinement, car je sais que j’ai mené une enquête contradictoire. J’ai fait mon travail de journaliste dans les règles de l’art. Je l’ai prévenu, je l’ai suivi, et lui ai suffisamment de fois posé des questions et donné la parole. Je trouve même que cette plainte arrive un peu tard. Il a eu le livre très en amont de sa sortie en librairies jeudi dernier, comme toutes les personnalités qui apparaissent dans ce livre. Il m’a d’abord fait savoir qu’il ferait un référé pour empêcher la sortie du livre. Il ne l’a pas fait. Il m’a juste menacée. Il m’a prévenue qu’il allait déposer plainte pour diffamation. Depuis le temps qu’il en parlait, il le fait. J’en prends acte.

Propos recueillis par Rodolphe Wartel et Laura Bernaulte

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