Douze jours après avoir fini les vendanges, les équipes du château de Reignac peuvent souffler, et relâcher la pression après quelques mois forcément stressants. Retour sur la naissance d’un millésime « qui est presque un cas d’école », selon le chef de culture Nicolas Lesaint.

Les amateurs connaissent le nom de Château de Reignac – au moins depuis 2009 lorsque, à la faveur d’une dégustation à l’aveugle organisée par le Grand Jury Européen, ce bordeaux supérieur a coiffé au poteau certains des plus grands crus bordelais. Une consécration méritée pour un domaine acquis en 1989 par Yves Vatelot (l’inventeur du premier épilateur électrique). Ce dernier y a en effet injecté beaucoup d’argent et d’énergie pour restructurer le vignoble et y produire un grand vin, persuadé – avec l’appui de son ami Michel Rolland – qu’il pouvait révéler ici toute la diversité d’un terroir riche : la proximité de l’estuaire de la Gironde a façonné une mosaïque de sols, graves sèches, graves argileuses, argiles, permettant d’exprimer « le meilleur de Bordeaux ».

Un duo aux manettes

Un quart de siècle plus tard, Reignac poursuit toujours sa « quête de l’excellence », pour reprendre le sous-titre du blog tenu par le très dynamique chef de culture, Nicolas Lesaint. Arrivé en 2009 après avoir notamment œuvré à la partie viticole des vignobles Despagne, cet ingénieur agronome et œnologue de formation a impulsé un nouvel élan à la propriété. Il nous raconte : « en arrivant, j’ai d’abord lancé un audit pour améliorer l’organisation interne et les procédures de travail. Avec Olivier Prévot, maître de chai depuis 1995, nous travaillons ensemble pour faire progresser sans cesse la qualité des vins de Reignac. Cela passe, en ce qui me concerne, par un important travail à la vigne : il s’agit de toujours mieux l’adapter aux conditions du millésime en étant très précis sur tous les travaux en vert (échardages, effeuillages, vendanges vertes). L’intervention de Jean-Pierre Cousinié, le « nutritionniste de la vigne », m’a également été précieuse pour la gestion des apports foliaires. L’idée est de permettre à la vigne de franchir des caps décisifs en cas de risque de blocage, d’accompagner tous les moments clés du grossissement des baies (nouaison, véraison), de gérer le stress hydrique, pour éviter les écueils du millésime. C’était particulièrement vrai cette année ».

S’il se veut « pragmatique » dans sa conduite de la vigne (« avec 70 hectares en Bordelais, sous notre climat, je ne suis pas en mesure de passer en bio »), Nicolas Lesaint défend une réduction drastique des traitements phytosanitaires : « nous faisons des essais sur une parcelle expérimentale, pour laquelle on n’utilise plus d’anti-oïdium de synthèse, plus d’anti-botrytis, on utilise des insecticides bio, des anti-mildiou métabolisés par la vigne. » Dans la même logique, le Château de Reignac s’est engagé dans le SME (Système de Management Environnemental) mis en place par le CIVB (Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux) pour réduire l’impact des entreprises viticoles sur l’environnement.

2013, « un cas d’école »

Une année comme 2013 se révèle d’ailleurs un test très concluant pour une démarche comme celle entamée par le château de Reignac. « Ce millésime est presque un cas d’école dans l’enchaînement des situations, s’enthousiasme Nicolas Lesaint. On a appris plein de choses grâce à lui, et on a également pu vérifier beaucoup de principes sur l’effet terroir, le comportement des cépages, l’impact de l’âge des vignes… »

Les vendanges, qui se sont déroulées du 1er au 18 octobre, ont été une vraie partie de cache-cache entre recherche des meilleures maturités, lutte contre le botrytis et course contre les intempéries. Mais c’est avant que l’essentiel s’est joué : « le gros souci a été le débourrement tardif, avec le gros risque de coulure, explique Nicolas Lesaint. On a mis en œuvre tout ce que l’on pouvait pour garder la main sur ce millésime. On n’a pas débourgeonné, mais les vendanges en vert nous on permis de réguler le nombre de grappes en conservant celles de meilleure qualité. D’où l’importance de bien passer le stade de la floraison. On a ensuite réussi à éviter la pression mildiou, les dégâts des orages. Finalement nous sommes arrivés à la période des vendanges avec de bonnes maturités, mais il fallait gérer la pluviométrie, notamment sur les graves, où les raisins commençaient à se fendre. On a donc démarré avec les merlots sur graves, puis les merlots sur argile, puis les cabernets sur graves, ramassés en une journée et demi. Ensuite nous nous sommes arrêtés pour attendre les derniers cabernets. On a eu quelques dérapages de botrytis, mais globalement nous les avons bien gérés ».

Les décisions d’un millésime difficile

L’équipe peut souffler maintenant que la vendange est rentrée. C’est désormais au cuvier et dans les chais que le sort de ce millésime va se jouer, et ici encore les décisions de Nicolas Lesaint et Olivier Prévot vont se révéler cruciales. « Cette année, la maturité n’était pas optimale, c’est l’état sanitaire des raisins qui a primé, donc nous sommes très scrupuleux sur la vinification. Nous recherchons des extractions douces, des macérations chaudes pour donner du volume, du gras, une fermentation alcoolique à basse température, pas de remontage à l’air pour mettre les levures dans des conditions difficiles. Certains raisins ayant pris la pluie, on a osmosé pour extraire l’eau. Nous nous reposons sur tous les outils à notre portée pour signer le meilleur vin possible dans les conditions du millésime ».

Même s’il est encore trop tôt pour se prononcer sur la qualité finale, Nicolas Lesaint et Olivier Prévot se déclarent contents des couleurs, de la matière. « Nous n’avons pas de végétal, pas de verdeur, un joli fruit, avance Olivier Prévot. Ce millésime est très difficile, sans doute le plus dur que j’ai pu connaître depuis 1995, mais il y aura des pépites à dénicher ».

Avant une dégustation de toutes les cuves la semaine dernière par Mikael Laizet, œnologue de l’équipe de Michel Rolland, nous avons pu goûter quelques échantillons de merlots, mais aussi des sauvignons gris et des sémillons qui serviront à produire le blanc de Reignac, sur lequel Nicolas Lesaint et Olivier Prévot ont amorcé un changement radical de style, avec vinification partielle en œuf béton et un élevage totalement repensé pour gommer l’effet boisé. « Ce sera un très bon millésime en blanc ! » s’enthousiasme le duo, qui s’affaire toujours à explorer de nouvelles pistes pour améliorer leurs vins – comme le confirme, dégustation à l’appui, leur essai comparatif de vinification intégrale de la cuvée Balthus (le haut de gamme de la propriété) dans de nouvelles barriques. « C’est sur des millésimes comme 2013 que l’on doit montrer qu’il y a une « patte » Reignac, que nous avons l’obligation de faire bon, quelles que soient les conditions ». Voilà qui est dit. Rendez-vous aux Primeurs ?

Mathieu Doumenge

La gamme du Château de Reignac se compose des vins suivants :
– Grand Vin de Reignac, le vin emblématique de la propriété, 75% Merlot, 25% Cabernet Sauvignon
– Balthus, la grande cuvée, 100% merlot, vinification intégrale
– Château de Reignac, le « second vin », 70% Merlot, 25% Cabernet Sauvignon et 5% Cabernet franc
– Reignac Blanc, 55% Sauvignon, 45% Sémillon