Jeudi 23 Avril 2026
©Fédération des Tonneliers de France
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23.04.2026
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Le 1er avril dernier, le tribunal commerce de Bordeaux prononçait la liquidation judiciaire d’H & A location. Cet intermédiaire, spécialisé dans le leasing de barriques, laisse une dette estimée à 10 millions d’euros auprès des tonneliers, qui n’ont pas été payés depuis la vendange 2025. Magdeleine Allaume, présidente de la Fédération des Tonneliers de France, a accepté de s’exprimer sur cette défaillance qui met en péril certaines tonnelleries.
En 20 ans d’exercice, la société H & A location est devenue le principal acheteur de barriques en France. L’entreprise bordelaise, gère un parc de plus d’un million de barriques, auprès de 2000 clients à travers le monde. Dans son principe, ce système permet de fluidifier le marché des barriques neuves puis d’occasions. La société finance leur acquisition pour le compte des propriétés viticoles contre le paiement d’un loyer et surtout l’assurance de leur reprise au bout de quelques années. Grâce à ce système, les propriétés viticoles assurent la rotation de leurs barriques et H & A location alimente en parallèle un marché de l’occasion. Parmi les clients de ce second marché, les distilleries peuvent faire valoir des finishing exotiques pour leurs whiskies ou leurs rhums : « en fûts de sauternes », « en fûts de Banyuls » … Néanmoins, le système s’est grippé : « Depuis 2024, le marché connaît un ralentissement marqué, avec une baisse durable des volumes produits et commercialisés » se justifie l’entreprise sur son site qui accuse des impayés auprès des tonnelleries. Sa liquidation judiciaire, loin de régler l’ardoise, laisse un imbroglio juridique difficile à résoudre entre propriétés viticoles qui s’acquittent d’un loyer d’une part, et de l’autre des tonneliers qui n’ont jamais été réglés pour ces mêmes barriques. Magdeleine Allaume, directrice générale de Seguin Moreau et présidente de la Fédération des Tonneliers de France, fait le point avec nous sur une situation quasi inextricable.

Nous avons vu venir les choses dès l’automne 2025, dans la mesure où les tonneliers ont commencé à subir des retards de paiement. Nous avons alors réagi au niveau fédéral pour obtenir un calendrier des paiements. À l’époque, l’explication qui nous avait été fournie est que, dans la mesure où la situation était plus tendue dans la filière, les financements étaient plus difficiles à obtenir. Depuis, il s’est avéré que ce n’était pas la seule cause des difficultés.
Une défaillance est très rarement due à une unique cause, surtout dans le cas d’une liquidation judiciaire aussi rapide et brutale. Dans le contexte actuel, nous admettons que les tensions sur le marché ont un impact, c’est une certitude. Mais il y a probablement eu une mauvaise anticipation du retournement de marché par l’entreprise ainsi que des sujets de gestion interne qui n’ont pas permis d’absorber ce choc de marché, qui était pourtant prévisible. Cela fait des années que tous les acteurs de la filière observent un ralentissement dans la production de vin.
Pour les domaines viticoles, le leasing représente une solution de financement qui permet de moins mobiliser de capitaux. Avec un apport nul ou faible, on peut mobiliser la trésorerie sur d’autres projets. De ce point du vue, toute solution de financement, qu’on parle de leasing ou de crédit-bail, a des effets positifs sur la filière et pour les domaines. Outre le financement, le leasing soulage les domaines de la gestion des fûts en fin de vie.
Non, H & A location a déchargé les propriétés de la revente des barriques d’occasion, mais le marché existait déjà. En revanche, l’erreur qui a peut-être été faite a été de considérer que toutes les barriques avaient de la valeur d’occasion et que ce marché était extensible. Aujourd’hui, bien que l’intermédiaire disparaisse, l’écosystème perdure. Les clients qui veulent des barriques d’occasion seront encore là demain. C’est la disparition d’H & A location qui nous oblige à une douloureuse réorganisation.
La Fédération estime que H & A location finançait environ 25 % des fûts neufs vendus. Certaines régions, comme la Bourgogne et le Bordelais, sont plus consommatrices de l’offre en leasing ; de même à l’export, les États-Unis, sont plus concernés que l’Italie ou l’Espagne. Côté tonnelleries, en fonction de la répartition des clients, toutes n’ont pas à déplorer la même dépendance. Pour celles qui peuvent amortir le manque à gagner, la part de fûts financés au travers d’H & A location ne dépasse pas les 15%. Pour d’autres, en revanche, leur avenir est compromis avec 35 voire 40 % de leurs ventes qui concernent ce circuit.
La défaillance d’H & A location intervient à un moment où la tonnellerie traverse une période très difficile, notamment en raison des taxes Trump qui nous ont impactés de plein fouet l’année dernière et des taxes sur les alcools en Chine qui ralentissent la filière cognac. Plus généralement, la baisse de la consommation de vin, en particulier de vin rouge, entraîne une baisse des volumes de barriques commercialisés. Donc, pour certaines tonnelleries, cela pourrait être le problème de trop.
Nous cherchons des solutions pérennes et équitables qui permettront de préserver les relations que nous avons établies avec les domaines. Dès que la fragilité d’H & A location a été connue, les tonnelleries se sont concertées. Ce qui est compliqué c’est que nous représentons une petite filière et que nos clients n’ont pas envie de payer une deuxième fois. Il n’existe pas de solution rapide et simple. C’est délicat de demander à un client, déjà engagé dans un leasing, de régler, auprès de la tonnellerie qui l’a fourni, ses barriques. Ces clients continuent en effet de régler des loyers à leur loueur. Sur le plan juridique, il semble que nous soyons dans un cas de figure inédit. Nous avons deux leviers à disposition : la solidarité de paiement entre les domaines et H&A, ainsi que l’activation de la clause de réserve de propriété dont nous disposons sur les barriques. Dans les deux cas, cela mettrait à mal le leasing en cours entre le domaine et son financeur, qui seront contraints de trouver des solutions. C’est la seule issue pérenne pour maintenir l’équilibre dans une filière où chacun a besoin de tout le monde.
Non, effectivement, puisque le leasing leur permettait de ne pas les inscrire dans leurs actifs, de ne pas avoir à décaisser tout le montant immédiatement. Donc, les domaines n’ont pas la possibilité immédiate de régler leurs barriques.
H & A location était un acteur de grande taille et sa défaillance désorganise notre filière. Nous sommes bien conscients que la transition, c’est-à-dire la sortie des contrats de leasing et le fait de remettre en place une filière qui fonctionne correctement pour nos clients, va probablement prendre un ou deux ans. Mais tant qu’il y aura des viticulteurs pour faire du vin, il y a aura des tonneliers pour faire des barriques, le marché n’est pas condamné. Seul l’intermédiaire disparaît. À nous d’identifier les solutions de financement plus aptes à absorber les retournements de marché.
La période de liquidation judiciaire devrait se prolonger jusqu’au 31 mai prochain. Les repreneurs potentiels ont jusqu’au 24 avril pour se manifester auprès du liquidateur judiciaire.

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