Accueil Actualités 70 ans à la tête de Figeac : Marie-France Manoncourt, mémoire vivante d’un grand terroir

70 ans à la tête de Figeac : Marie-France Manoncourt, mémoire vivante d’un grand terroir

Marie-France Manoncourt, Château-Figeac.

Marie-France Manoncourt, Château-Figeac.

Auteur

Mathieu
Doumenge

Date

16.10.2026

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Marie-France Manoncourt est propriétaire de Château-Figeac, premier grand cru classé 'A' de Saint-Émilion. En 2026, elle célèbre 70 ans à la tête de cette propriété dont le nom seul fait vibrer l'imaginaire des amateurs du monde entier. L'occasion de revenir avec elle sur l'aventure d'une vie.

Madame Manoncourt, vous rejoignez Château-Figeac en 1956, suite à votre mariage avec Thierry Manoncourt. Ce dernier avait repris en 1947 les rênes de cette propriété saint-émilionnaise, qui était dans sa famille depuis 1892. Comment avez-vous appréhendé cette "nouvelle vie" dans le vignoble ?

Je suis d'origine périgourdine, pas si loin d'ici. Lorsque je suis arrivée, j'étais très jeune, et les conditions n'étaient pas les plus favorables puisque 1956 était l'année du gel. C’était la catastrophe à Saint-Émilion et dans toute la région bordelaise. Il faisait −26°C au mois de février et je me suis mariée le 5 avril 1956. Mais quand on est jeune et qu’on est amoureux, on se dit tout va aller mieux dès le lendemain. Et bien ça a duré assez longtemps pour s'en remettre de ce gel. La récolte a été si faible que nous n’avons eu qu’une seule barrique cette année-là… que nous avons offerte à notre personnel. Et moi je devais m’habituer à cette nouvelle vie, qui à l'époque ne semblait pas si facile, mais ça m’allait bien. Je suis issue d’une famille de six enfants, j’ai quatre frères, on savait s'arranger avec peu de moyens, mais on était très très heureux. Donc j’ai décidé qu’avec mon mari, on serait très heureux. Et nous avons vécu 55 ans ensemble, jusqu'à son décès en 2010.

Vous vous êtes dès le début beaucoup investie au côté de votre mari pour remettre Figeac sur le devant de la scène, à une époque où les difficultés étaient nombreuses.

Mon mari était ingénieur agronome, il avait un très solide bagage scientifique et œnologique, il avait aussi beaucoup d'idées. À l'époque, beaucoup de gens dans le monde du vin faisaient les choses par empirisme ou sans forcément comprendre tout le processus de vinification, mon mari a introduit beaucoup de rigueur et de progrès qui ont marqué Bordeaux. C'était passionnant de travailler à ses côtés. Il a consacré toute son énergie à rendre tout son lustre à Figeac. Nous avons arraché et replanté les vignes, je l'aidais au cuvier, pendant les vendanges, au chai, on roulait les barriques, on travaillait dur, et tout cela en ayant cinq enfants, entre 1957 et 1971. Tout ce que l'on a fait, c'était pour le rayonnement de Château-Figeac et de son terroir. Puis au début des années 1970, nous avons fait de grands travaux pour moderniser nos installations techniques, c'était très innovant pour l'époque, à tel point que la presse l'avait surnommé "le pharaon de Saint-Émilion".

Vous avez aussi beaucoup voyagé pour "porter la bonne parole" de Figeac à travers le monde.

Pas au début, car nous n'avions pas les moyens. Mais de fil en aiguille, oui, nous avons beaucoup voyagé d’Est en Ouest, en Extrême-Orient, au Proche-Orient, aux États-Unis, en Europe bien sûr. On n’avait jamais un carnet de commandes, mais avec un… un petit carnet de chants : nous chantions Figeac ! Pour raconter les mérites de ce terroir et de ce vignoble. Et puisque le vin plaisait, nous orientions les acheteurs vers les négociants de la Place de Bordeaux. Nous avons fait ça ensemble pendant très très longtemps : ces voyages ont été précurseurs dans une certaine mesure, et inspiré ce que Bordeaux a su mettre ensuite collectivement en place avec l'Union des Grands Crus. En ce temps-là, il fallait aussi éduquer les consommateurs des autres pays à la culture du vin, et parfois on partait de loin ! Je me souviens d'un amateur américain qui nous avait que « Château-Figeac est tellement bon que la bouteille ouverte à Noël, nous allons la finir à Pâques ! » En Allemagne, lors de réceptions, certaines dames n'osaient pas boire dans de grands verres et glissaient le foie gras ou les coquilles d'huîtres vides dans leur sac à main pour les montrer à leur famille ! On partait de loin.

Vous n'avez pas seulement exploré le monde, c'est aussi le monde qui est venu jusqu'à Figeac...

Oui, nous avons eu la chance de recevoir ici un grand nombre d'amateurs, de passionnés, de personnalités de tous horizons. Château-Figeac a toujours eu une grande cote d'amour et des dégustateurs fidèles. Je me rappelle de l'astronaute américain Alan Shepard, qui était allé sur la Lune. Il est venu ici et nous avons dansé ensemble. Je n'en revenais pas… Ce que les gens ont toujours trouvé ici, c'est aussi une âme familiale. Figeac est dans la famille de mon mari depuis 1892, nous avons toujours vécu ici, notre maison à côté des chais, nous avons toujours reçu nous-mêmes, avec authenticité, et c'est ce que nous continuons de faire aujourd'hui, avec mes filles Blandine et Hortense, avec le directeur général Frédéric Faye et toute l'équipe. Je pense que le fait que nous "vivions" Figeac, et que Figeac soit plus grand que nous, participe à cet attachement des amateurs.

Vous mentionnez vos filles, votre équipe, il y a aussi toutes les générations qui suivent. Château-Figeac, c'est une histoire qui s'écrit dans le temps long, une histoire de transmission aussi, et qui n'a rien de figé.

Une propriété familiale telle que la nôtre ne doit pas se reposer sur ses acquis. Lorsque Frédéric Faye nous a dit il y a quelques années que nous devions moderniser nos installations pour continuer de faire de grands vins sublimant notre terroir, nous avons consenti un important investissement. C'étaient des travaux colossaux, pendant la pandémie de Covid-19. J'étais souvent seule à la maison, mes enfants étaient retenus à Paris ou dans le Périgord. On a creusé à 18 mètres de profondeur, la maison tremblait ! Il y avait un bruit et une poussière terribles. Un soir de novembre, il faisait nuit et je vois une lampe torche descendre le long de la grue. Je sors de ma voiture, j'allume mes phares et je crie : « Mais vous êtes fou ! » Le grutier me répond : « Merci madame ! » Il croyait que je le félicitais ! Je suis allée l'attendre en bas pour lui remonter les bretelles. Il m'a expliqué très gentiment que c'était son métier depuis 25 ans. Finalement, je lui ai dit : « Venez au château ! » On est montés dans la cuisine et on a débouché une bouteille de champagne avec le reste de son équipe. Finalement ce nouveau chai a vu le jour et c'est une magnifique réalisation, dont nous sommes tous très fiers. D'autant plus fiers qu'il a pris place là où se trouvait l'ancien, s'intègre magnifiquement dans la paysage et cohabite toujours avec notre maison, notre jardin, notre bambouseraie... Figeac reste un lieu de vie familial avant tout.

L'inauguration de ce chai a coïncidé avec la reconnaissance en premier grand cru classé 'A', qu'avez-vous ressenti en l'apprenant ?

L’annonce du classement était à 13 heures au mois de septembre, je crois. Nous étions tous réunis dans les bureaux à tourner en rond. Quand le résultat est tombé, cela a été une explosion de joie ! Nous avons couru à travers toute la propriété pour aller rejoindre les vendangeurs dans les vignes et leur annoncer la nouvelle. Le soir même, on s'est tous retrouvés autour d'un grand barbecue. Mais ce qui m'a le plus touchée, c'est que les employés sont venus me voir les larmes aux yeux en me disant : « Madame, nous sommes tellement heureux… et nous pensons tous à Monsieur. » C'était une grande fierté pour tout le monde. Plus récemment, nous avons reçu trois "grappes" de la part du Guide Michelin, ce qui est aussi une très belle reconnaissance du travail accompli.

Après 70 années à la tête de Château-Figeac, qu'est-ce qui vous anime au quotidien, et vous fait regarder avec optimisme l'avenir de la propriété dans un monde du vin qui est bouleversé ?

C'est d'abord notre ancrage familial dans ce beau village de Saint-Émilion, qui je l'espère sera préservé pour longtemps. Figeac est une propriété familiale depuis 1892. Mes enfants y sont nés, mes petits-enfants et arrière-petits-enfants y viennent. Nous voulons garder cette simplicité, cet esprit chaleureux et le respect de la terre. Le terroir, ce n'est pas seulement la terre et la vigne : l'humain et les équipes qui y travaillent font partie intégrante de cet écosystème. Quant à moi, j'ai un peu oublié de prendre ma retraite ! Aujourd'hui, je laisse la direction à mes filles et aux équipes, mais j'observe. Je me promène dans le parc, je vais voir les jardins, l'étang, les bambous… Et puis, de temps en temps, je fais mes petites remarques s'il y a un robinet qui coule ou si les bouquets sont mal faits ! Il faut bien que quelqu'un maintienne l'ordre !