Vendredi prochain, l’Institut international des vins de Champagne, plus connu sous le nom de “Villa Bissinger”, accueillera ses premiers visiteurs depuis le début du déconfinement pour une dégustation commentée des trois cépages iconiques du roi des bulles.

Créé il y a 22 ans, l’établissement est d’abord l’œuvre d’un homme, Pierre Cheval, un vigneron qui a laissé une empreinte profonde dans la région en portant à bout de bras la candidature du vignoble à l’UNESCO. Les deux projets ne sont d’ailleurs pas sans rapport. L’Institut a été l’un des premiers lieux de prise de conscience du patrimoine culturel champenois et a beaucoup contribué à la réflexion autour du dossier.

L’association, soutenue autant par les maisons que les vignerons, poursuit un objectif simple : offrir une approche interdisciplinaire sur le champagne, ouverte aux sciences humaines et permettant aux universitaires et aux professionnels de se rencontrer, de dialoguer. Cette vocation explique son implantation à Aÿ, au cœur du vignoble, plutôt qu’à Épernay ou à Reims. Certes, le rayonnement culturel des deux capitales du négoce est plus important et il aurait été plus facile d’attirer les foules. Mais on aurait tenu encore à distance les vignerons. Véritable défi à l’époque, cette localisation a fini par faire des émules et a participé au désenclavement d’Aÿ. On a vu depuis s’installer dans ce village cher à Henri IV et René Lalique, la Cité du champagne initiée par la coopérative Collet-COGEVI, et un futur centre d’interprétation du vin dans l’ancien pressoir de la maison Pommery. Au point que le bourg est désormais une étape incontournable des circuits œnotouristiques.

Un “think tank” du champagne

L’organisme constitue d’abord un centre de documentation qui participe à la conservation de la mémoire du champagne. Grâce au travail de plusieurs ethnographes, il a rassemblé une collection d’interviews d’anciens chefs de caves, de négociants, de vignerons, de représentants syndicaux. Autant d’acteurs historiques, pour beaucoup décédés aujourd’hui, dont le témoignage sans tabou apporte une lumière inestimable sur la genèse de la Champagne actuelle.

Véritable “think tank” du champagne, la Villa a coordonné un projet de recherche ambitieux en collaboration avec des laboratoires de l’université de Reims et de Neoma BS, regroupant juristes, économistes, sociologues, ethnologues et historiens pour analyser l’évolution des relations entre le monde viticole et vinicole depuis 1945. Celui-ci s’est conclu en janvier 2019 par un grand colloque international et une table ronde avec les professionnels dans les locaux de Nicolas Feuillatte. L’Institut décerne aussi chaque année des bourses pour soutenir des mémoires d’étudiants. Les sujets sont aussi éclectiques que l’influence du réchauffement climatique en Champagne, les domaines viticoles de l’abbaye de Saint Remi au Moyen-Âge, le e-commerce ou encore l’impact de la Grande guerre sur l’évolution du parcellaire…

Ces recherches sont vulgarisées auprès du grand public grâce à une revue : “Les Cahiers de la Villa Bissinger”, mais aussi via l’organisation régulière de conférences. Elles ne portent cependant pas toujours sur le champagne. L’idée est d’élargir les horizons des professionnels, d’éviter le nombrilisme, et de comparer la Champagne avec d’autres modèles de vignobles pour mieux la comprendre. Sur ces événements se greffent souvent des expositions. L’organisme, logé dans un magnifique hôtel particulier, autrefois propriété d’un grand négociant, s’y prête à merveille. Ses salons boisés ont accueilli les artistes régionaux les plus en vue : le photographe Gérard Rondeau, les peintres Caroline Brun et Philippe Dargent, l’illustrateur François Schmidt, les auteurs de bande dessinée Benoît Blary et Maxe L’Hermenier… Tous ont pu donner leur interprétation personnelle du vin de Champagne.

Une école du terroir

L’Institut constitue aussi un centre de formation, avec des programmes qui permettent en quelques jours de se doter d’une solide culture générale sur le champagne : cours d’économie, d’histoire, d’œnologie, initiation aux accords mets-vins… Un enseignement qui se veut à la fois théorique et pratique grâce à la très belle salle de dégustation de la villa. L’origine des intervenants reflète là-encore la volonté de mêler professionnels et universitaires : Patrick Demouy, professeur émérite d’histoire de l’université de Reims, David Ménival, directeur de la filière Champagne au Crédit agricole, Frank Wolfert, consultant en œnologie… On retrouve la même diversité dans le public : nouveaux cadres des maisons tout juste débarqués dans la région qui désirent acquérir rapidement les connaissances de base sur l’appellation, sommeliers étrangers soucieux de mieux conseiller leur clientèle, touristes à la recherche d’une visite intelligente et approfondie de la Champagne…

Bien entendu, toute cette activité ne pourra reprendre que progressivement. Mais le directeur de la Villa, Etienne Monet, et sa collaboratrice Aurélie Melin n’ont pas perdu de temps en aménageant des panneaux séparateurs entre chaque place dans l’amphithéâtre. Ils ont aussi reçu l’aide de la distillerie Goyard, partenaire depuis longtemps, qui leur a fourni un gel hydro-alcoolique issu des coteaux champenois ! Et si les cycles de conférences et d’expositions ne devraient pas reprendre immédiatement, le calendrier des différentes formations est à nouveau ouvert aux inscriptions.

http://villabissinger.com