En pleine frénésie des Primeurs à Bordeaux, certains châteaux jouent la carte de la force tranquille et de la discrétion. C’est le cas de Gruaud Larose, Second Cru Classé de Saint-Julien, où élégance et constance restent les maîtres mots.

Jean Merlaut, propriétaire du Château Gruaud Larose depuis 1997, est à l’image de son domaine : élégant, sans ostentation. En pleine Semaine des Primeurs, à l’heure où des dégustateurs du monde entier arpentent la route des châteaux, le maître des lieux cultive ce style à part, à l’écart de l’effervescence. Et porte sur ce millésime 2011 un regard un peu différent. “Avant tout, il faut souligner que nous récoltons, à Gruaud Larose, les fruits de quinze années d’efforts, précise Jean Merlaut. D’importants investissements ont été consentis pour replacer les vins de la propriété au sommet de la qualité, et les derniers millésimes nous donnent raison”.

Certes, les propriétaires précédents (dont la famille Cordier, dès 1917) avaient su maintenir la réputation des vins. Mais à l’approche des années 2000, Gruaud Larose avait pris un certain retard dans le virage qualitatif des grands crus bordelais. C’est pourquoi Jean Merlaut et ses équipes ont conduit une révision en profondeur des terroirs, de l’encépagement et du travail de la vigne, avec des partis pris très marqués : “des tailles courtes, une suppression systématique des contreboutons : nous ne jouons pas la sécurité en cas de gel, car nous estimons qu’un grand vin ne peut venir que de la première génération. Nous évitons les vendanges en vert qui traumatisent la plante et nuisent à son équilibre… Gruaud Larose, c’est d’abord le souci du détail, chaque pied est travaillé différemment, avec beaucoup d’anticipation.”

Un millésime d’exigence

Cette exigence s’est retrouvée sur le millésime 2011 : “le printemps sec a favorisé un bon enracinement, poursuit Jean Merlaut, ce qui a permis aux vignes de supporter les conditions climatiques médiocres de l’été. Sur beaucoup de parcelles, nous avons obtenu une maturité exceptionnelle. Il a bien sûr fallu se montrer très vigilant sur les sélections. Le volume s’en ressent. Mais au final, qualitativement, 2011 se situe dans une gamme proche de 2009 et 2010”. Il n’en demeure pas moins que cette Semaine des Primeurs se révèle stratégique. “Globalement, nous allons vers une baisse des prix, en tout cas pour les très grandes étiquettes. Une cinquantaine de propriétés ont vraiment affiché des prix excessifs ces dernières années. Ces vins sont devenus des valeurs spéculatives. Puis il y a une centaine d’autres grands châteaux, qui sont tenus de s’adapter à la conjoncture générale. Enfin, il y a les autres, les Crus Bourgeois qui ont fait de grands efforts de qualité, ou encore les appellations satellites… Ceux-là n’ont aucune raison de baisser leurs prix.”

Une vue d’ensemble du vignoble bordelais qui tranche avec le discours ambiant. Pour ce qui est du Château Gruaud Larose, une fois de plus la constance est de mise : “Gruaud n’est pas un objet de spéculation, nous faisons du vin pour qu’il soit bu !” Les prix devraient donc rester accessibles, à la grande satisfaction des clients américains, fidèles depuis longtemps, mais aussi des acheteurs asiatiques. Sans oublier les Brésiliens, de plus en plus présents. Pour le plus grand bonheur de Maisa Mansion, la responsable (brésilienne) de l’oenotourisme, qui développe depuis 2010 l’offre à la propriété : visites en cinq langues, dégustations de millésimes anciens, ateliers cuisine, accords fromages et vins, circuit écologique dans les vignes… Une culture de l’accueil en adéquation avec l’esprit des lieux, comme ont pu en juger les quelques “happy few” qui ont dégusté, à la veille des Primeurs, plusieurs millésimes d’exception. En toute discrétion…

Mathieu Doumenge