Millésime 2020, ventes, engouement pour les blancs secs, environnement, projet d’ouverture du cahier des charges au rouge… Tour d’horizon de la riche actualité de l’appellation située au sud de Bordeaux, réputée pour ses blancs secs à d’excellents rapports qualité-prix, avec son directeur Frédéric Roger.

On a beaucoup entendu parler de millésime précoce. Est-ce le cas en Entre-deux-mers ? Pouvez-vous également nous dire quelques mots de la qualité de ce 2020 ?
Le vignoble de l’Entre-deux-mers est concerné par cette précocité. Les blancs sont rentrés depuis presque quinze jours. La plupart des vignerons ont commencé les sauvignons la dernière semaine d’août. C’est assez hétérogène au niveau des volumes, notamment du fait de ceux qui ont été grêlés, mais au final, les rendements sont satisfaisants. Et au niveau de la qualité c’est top ! Il y a une belle vivacité globale. Certains vignerons se sont fait un peu peur, surtout sur les sauvignons fin août, qui ont pu être bloqués par la sécheresse, imposant parfois de ramasser plus rapidement que prévu. Les sémillons sont très gourmands. Les premiers jus sont très aromatiques, on se délecte déjà. Les blancs de l’Entre-deux-mers se goûteront bien dès la mi-novembre, et seront mis en marché début décembre. A poser sur les tables de fête donc, notamment avec quelques fruits de mer et crustacés !

La bonne nouvelle, mentionnée dans un communiqué du syndicat viticole de l’Entre-deux-mers en date du 23 septembre, c’est une importante commercialisation du vin en bouteilles et des ventes quasi-stables, dans une conjoncture économique compliquée pour les vins de Bordeaux. Quel est le secret des vins de l’Entre-deux-Mers ?
Il y a une légère baisse des ventes, mais c’est assez stable par rapport à la dégringolade générale, surtout sur les rouges. Cette stabilité s’explique par le fait que, par tradition, une grande partie de l’Entre-deux-mers est vendue en bouteilles et non en vrac, les ventes en vrac ne constituant que 35% des volumes de l’AOC. Le commerce a ainsi pu continuer même lors du confinement, vers les particuliers, les cavistes, et plus tard, les restaurateurs. Avec 19% des volumes, l’export ne représente pas une part énorme de la commercialisation, donc l’impact des taxes Trump et de la Chine a été moindre.

Ce constat favorable, est-ce une nouvelle preuve que Bordeaux a une carte à jouer sur les blancs secs ?
De façon générale, les blancs secs s’en sortent bien par rapport aux rouges, que ce soit en France ou dans le monde. Ça vient notamment du fait que la consommation évolue sur des modes snacking, d’apéritifs dînatoires, buffets… Le blanc se prête bien à ça. Bordeaux a bien sûr une énorme carte à jouer sur les blancs secs. La problématique de nos petites appellations c’est que nous, on sait que nos vins sont très bons, et les gens en conviennent d’ailleurs quand ils goûtent et découvrent le rapport qualité-prix, mais maintenant, il faut le faire savoir largement.

Justement, pour révéler largement le potentiel des vins de l’Entre-deux-mers, est-il question d’amplifier la communication, voire de programmer des actions de terrain lorsque la situation épidémique sera stabilisée ?
Avec le Coronavirus, ce n’est pas facile d’organiser des manifestations, notre traditionnel “Cabanes en fête” de décembre à Andernos-les-bains a été annulé. Mais on ne manque pas d’idées pour autant ! Nous faisons partie du groupe organique des blancs de Bordeaux, association des AOC productrices de blancs secs et doux, réunies pour mutualiser des budgets via le CIVB, afin de faire opérations marquantes. En 2021, si les Epicuriales ont lieu, un stand de restauration mettant à l’honneur ces blancs secs et doux, dont les vins de l’Entre-deux-mers, est prévu. On espère que ce sera un événement fédérateur. Outre le groupe organique avec ce co-financement du CIVB, on a aussi l’idée de dégager des budgets communication et promotion propres à l’Entre-deux-mers via une cotisation à l’hectolitre. Ça doit nous permettre d’accroître la notoriété et l’image de marque via des actions fortes de terrain ou auprès des prescripteurs. On a justement une commission promotion la semaine prochaine pour en discuter et voir comment communiquer encore mieux sur nos fabuleux vins.

L’Entre-deux-mers abat aussi une nouvelle carte en faveur de l’environnement avec un groupe pilote sur le label Bee Friendly. Est-ce un premier pas avant d’autres mesures environnementales ?
Rien n’est pour l’instant imposé en termes de mesures agro-environnementales dans le cahier des charges de l’Entre-deux-mers. Mais on suit le mouvement, et probablement que dans un futur proche ou à moyen terme, la norme HVE de niveau 2 ou 3 va certainement apparaître de façon naturelle dans les cahiers des charges. Nos vignerons sont déjà quasi-tous impliqués de façon individuelle. Quant à l’implication dans le label “Bee Friendly”, que nous avons instauré depuis le printemps, l’Entre-deux-mers est un territoire où il y a beaucoup de biodiversité, donc protéger les pollinisateurs a du sens. Pour l’instant, un groupe pilote de trois vignerons mène ce projet. Dans les trois ou quatre ans qui arrivent, l’objectif est d’impliquer un maximum de vignerons, avec à terme, au moins 30% des surfaces globales concernées, pour communiquer sur le fait que l’Entre-deux-mers est le premier vignoble “Bee friendly””.

Tout en maintenant le bel engouement autour des blancs, un projet d’ouverture du cahier des charges au rouge est sur les rails. Pouvez-vous m’en dire plus ?
Ce projet, c’est un peu le serpent de mer. Il a déjà été porté en 2007 et 2010 auprès de l’INAO, qui l’a retoqué en considérant que la création d’une AOC entre-deux-mers rouge n’avait pas lieu d’être.
Vu le contexte actuel, les vignerons de l’Entre-deux-mers ont considéré qu’il ne fallait pas suivre certaines mesures proposées, comme les arrachages, les baisses de rendements, le déclassement en vin de France. Ils veulent sortir de la crise par le haut, non en créant une nouvelle AOC, mais en segmentant par l’ouverture du cahier des charges actuellement réservé au blanc, vers le rouge. C’est une vraie reconnaissance du territoire géographique, beaucoup de vignerons produisent déjà du vin rouge mais le commercialisent en bordeaux ou bordeaux supérieur. Cet été, on a vu pas mal de monde à la Maison des vins, et les gens demandent s’il y a aussi de l’Entre-deux-mers rouge. Ils ne comprennent pas et ne trouvent pas ça naturel que les rouges produits ici soient vendus en AOC bordeaux ou bordeaux supérieur. Les vignerons se sentent aussi investis par cette cause, ils voient cette ouverture comme un complément de gamme plus identitaire, qui peut intéresser les revendeurs. Actuellement, on travaille sur le cahier des charges pour faire que le futur entre-deux-mers rouge soit synonyme de qualité, donc on va être au moins aussi exigeants que le cahier des charges de bordeaux supérieur. L’INAO, que nous avons rencontré au mois de juillet, semblait plutôt favorable à cette démarche. Pour les prochaines étapes, l’INAO doit instruire le dossier, puis constituer une commission de contrôle qui va venir sur le terrain. On peut imaginer que ce beau projet pourrait se concrétiser pour la récolte 2022.