Pierre Dubourdieu est décédé ce jeudi 5 août, à l’âge de 98 ans. Propriétaire du château Doisy Daëne et figure de l’appellation Sauternes-Barsac, il laissera l’image d’un génial autodidacte qui aura eu des initiatives visionnaires, contributives à l’évolution de la viticulture.

On trouve des traces des Dubourdieu dans la région des graves depuis 1794, mais ce n’est qu’en 1924 que cette lignée s’implante à Barsac et que Georges Dubourdieu achète Doisy Daëne, ce 2ème cru classé en 1855, en appellation Sauternes. Pierre Dubourdieu incarnera la deuxième génération. Jean-Jacques Dubourdieu, son petit-fils témoigne de l’enthousiasme de son grand-père, mais aussi de son esprit d’entreprise qui l’animait encore, lorsque les domaines Denis Dubourdieu rachètent Doisy Dubroca en 2014: « Il a passé sa vie à constituer Doisy Daëne. Doisy Dubroca a toujours été un objet de convoitise : sa famille regardait ce voisin dont le rachat avait été manqué dans les années 70. Ce rachat, mais également les travaux de rénovation, lui ont fait très plaisir. C’était un retour à l’origine de Doisy qui est désormais reconstitué ».

Un visionnaire.

Visionnaire, Pierre Dubourdieu l’était assurément. Il a été précurseur en produisant des Bordeaux blanc secs, dès 1948 à Doisy Daëne sur un terroir de Sauternes. « Aujourd’hui, cela fait partie de l’ADN de l’appellation alors que c’était un peu déviant au début », précise Jean-Jacques Dubourdieu. « Il a fait bouger des lignes ». Pierre Dubourdieu croyait beaucoup à la diversification, et il vendait davantage de Sauternes lorsqu’il faisait déguster ses vins rouges et les Bordeaux secs de Doisy Daëne. Il ne faut pas oublier non plus le lancement de l’Extravagant » de Doisy Daëne, une expérience un peu folle conduite avec son fils Denis qui a débuté avec le millésime 1990 : que pourrait donner un Sauvignon de pourriture noble, poussé à l’extrême de sa concentration ? Jacques Forget, ancien négociant de Socave, a travaillé de 1988 à 2013 avec Pierre Dubourdieu et se souvient de la remarque de son client qui constate, « qu’en bouteille, l’Extravagant est plus cher qu’Yquem ». Qu’à cela ne tienne, on vendra l’extravagant en demi-bouteille !

Doisy Daëne aura connu quatre générations de Dubourdieu et Pierre les aura toutes côtoyées. Il a connu le cheval et les drones. Il a beaucoup travaillé de ses mains aussi et il était sensible au machinisme qui allège la peine. Jacques Forget, le négociant avec qui Pierre Dubourdieu travaillait bien, dit de lui que c’était « un grand homme du vin : il a apporté beaucoup. C’était un génie tyrannique, mais tyrannique avec lui-même, toujours à la recherche du mieux. Il avait une volonté constante de progresser. Il ne supportait pas la médiocrité et il se battait comme un sauvage lors des mauvais millésimes ».

Un génial créateur, intuitif et exigeant.

Cette exigence se retrouve dans un autre domaine. Pierre Dubourdieu avait un atelier dans lequel il ne cessait de créer, « apportant beaucoup à la viticulture parce qu’il était très ingénieux et intuitif » assure Jean-Jacques Dubourdieu. « Mais il n’a jamais déposé aucun brevet. Il avait tendance à viser juste. » Nul doute que ce goût de la recherche aura été transmis à son unique fils Denis, l’œnologue de réputation mondiale et directeur de l’ISVV (Institut des Sciences du Vin et de la Vigne à Bordeaux). Cet unique fils qu’il perd en 2016. Quelques mois plus tard, c’est son épouse qui décède. Pierre et Denis ont travaillé ensemble de 1976 à 2016. « Mon père expliquait les choses que mon grand-père percevait intuitivement ».

En affaire, « on n’a jamais eu de désaccord sur les conditions du marché. Son prix était toujours raisonnable, même dans les années d’euphorie », rappelle Jacques Forget. Pierre Dubourdieu était exigeant mais juste. Cette droiture n’excluait pas un rapport chaleureux. Jean-Charles Darroze, (chef du restaurant 1* Michelin à Langon) se souvient. « C’était un homme très charismatique mais simple et accessible : une personne directe, qui dit ce qu’elle pense de manière claire. C’était un fidèle attentif à ce que je faisais. Je suis le fils du célèbre cuisinier Darroze qui a fait la réputation du restaurant et il était attentif à la manière avec laquelle le savoir s’était transmis. Sa parole avait une grande valeur ».

Pierre Dubourdieu a commencé à travailler la vigne à l’âge de 17 ans et n’avait aucun diplôme. C’était pourtant devenu au fil du temps un leader d’opinion, recevant au château des gens de tous horizons. Il a cessé réellement ses fonctions au château Doisy Daëne en 2006. Néanmoins, il allait voir tous les jours la vigne : retraité, mais actif. Quant à la passation, Jean-Jacques Dubourdieu assure que celle-ci s’est bien faite : « la cohabitation des générations n’est pas toujours facile, mais au moment de partir, il était plutôt sport pour ça. Il est allé un temps sur le bassin d’Arcachon, pour couper le cordon avec les domaines. Il avait pourtant travaillé jusqu’à 81 ans ».
Pierre Dubourdieu « se savait avec cette fragilité cardiaque mais n’avait pas peur de la mort et disait qu’il avait bien vécu » témoigne son petit-fils. Ce dernier aurait voulu fêter, avec lui, en 2024, le centenaire de la propriété de Doisy Daëne par la famille Dubourdieu. Cela se fera sans lui, mais en ayant une forte pensée pour Pierre Dubourdieu qui a tant œuvré sur le domaine.

« Terre de vins » adresse ses plus sincères condoléances à la famille et aux proches de Pierre Dubourdieu.
Les obsèques de Pierre Dubourdieu se dérouleront lundi 9 août 2021, à 14h, en l’église saint Vincent de Barsac.