Racheté en 2012 par le groupe Suravenir Assurances, le troisième grand cru classé 1855 (Saint-Estèphe) amorce depuis cinq ans, lentement mais sûrement, une indéniable renaissance qui se constate aussi bien dans le verre que dans les investissements engagés dans la vigne et au chai. Bien entendu, les deux sont liés.

Si à Bordeaux, on devait vous donner une bouteille de grand cru à chaque fois que l’on emploie le terme de “belle endormie”, il ne fait pas de doute que votre cave serait extrêmement bien fournie. D’abord employé pour la ville elle-même, qui depuis sa reconnaissance par l’Unesco affiche un revival insolent qui en fait l’une des destinations les plus “tendance” en Europe, il l’est aussi pour bon nombre de propriétés viticoles qui, pendant longtemps, se sont reposées sur leur réputation (d’aucun diraient “sur leurs lauriers”…) pour soigneusement éviter de se remettre en question. Ces dernières années, à la faveur d’un électrochoc collectif et d’une concurrence mondiale accrue qui interdit désormais même au plus grands d’attendre que les vins se vendent tout seuls sur le prestige de leur étiquette, on a vu à Bordeaux bon nombre de propriétés se réveiller et donner un coup d’accélérateur salutaire. Nous pourrions vous en citer toute une liste. Aujourd’hui, une seule suffira : Château Calon Ségur.

Un héritage et une promesse

Calon Ségur n’a pas attendu les années 2010 pour se découvrir un pedigree de luxe. La propriété est classée troisième grand cru depuis 1855, elle figure parmi les “stars” de l’appellation Saint-Estèphe et a toujours compté de fidèles aficionados. Mais, sous la gouverne de la famille Gasqueton qui la possédait depuis plusieurs générations, elle cultivait une discrétion quasi religieuse qui la tenait à l’écart des projecteurs. Suite au décès de Denise Capbern-Gasqueton en 2011, “Calon” est tombé, comme son petit frère Château Capbern, dans l’escarcelle du groupe Suravenir Assurances (Jean-François Moueix est également actionnaire à hauteur de 5%), pour la bagatelle de 170 millions d’euros.

Cette somme pharaonique atteste de deux choses : d’une part, de l’identité forte de Calon Ségur, propriété de 110 hectares incluant 55 hectares de vignes d’un seul tenant, encerclées par un mur datant au moins du XVIIIème siècle – peu de propriétés bordelaises peuvent le revendiquer. Dans ce véritable “sanctuaire paysager” où jaillissent au détour des vignes d’élégants jardins à la française, les premières traces de vente de vin remontent au moins au XIIème siècle ! “Calon”, c’est d’abord un héritage, mais c’est aussi une promesse : celle d’un pur terroir médocain que, dès son arrivée en 2006 (alors sous l’autorité des anciens propriétaires), le directeur technique Vincent Millet a identifié comme un “grand terroir à cabernet” qui n’était pas exploité à sa juste valeur (historiquement, le vignoble est planté à 38% de merlot). Dès sa prise de poste, il a donc entamé un long travail de restructuration du vignoble, qui s’est accéléré avec l’arrivée des nouveaux investisseurs.

C’est beau mais c’est loin

Augmenter la part de cabernet sauvignon, augmenter la densité de plantation (vers les 10 000 pieds hectares), en arrachant 2 à 3 hectares par an, pour finalement réduire la part de merlot à environ 15% dans l’assemblage final du grand vin et produire, in fine, 70% de ce dernier (il ne représente à ce jour “que” 80 000 bouteilles sur les 200 000 produites par la propriété) : tel est l’objectif que s’est fixée la nouvelle équipe à l’horizon… 2032 !

2032, c’est beau mais c’est loin. Et pourtant, en cinq ans seulement, les premiers effets des efforts consentis se ressentent déjà dans le verre. L’arrivée en 2013 d’un nouveau gérant dynamique, Laurent Dufau, qui a eu l’intelligence de conserver toute l’équipe technique déjà en place, n’y est pas pour rien, tout comme l’impulsion donnée par l’infatigable Sophie Marc pour représenter les vins de la propriété aux quatre coins de la planète – le changement de génération et de style est palpable.

Depuis l’arrivée de cette nouvelle direction, plus de 30 millions d’euros ont été investis à la vigne mais aussi au chai, pour totalement rénover la chartreuse (les travaux devraient aboutir d’ici 2018 pour accueillir les professionnels) mais surtout rénover l’outil technique de fond en comble : 2016 a été le premier millésime vinifié dans le cuvier flambant neuf, pas du tout “show-off” sur le plan architectural mais pensé pour travailler à l’échelle intra-parcellaire, et surtout très pointu pour assurer une traçabilité irréprochable des raisins ; la superficie du chai de première année a aussi été multipliée par 2,5, les locaux techniques sont en démarche SME pour un plus grand respect des normes environnementales, une œnothèque est en cours de reconstitution pour rapatrier de vieux millésimes de la propriété, les étiquettes ont été légèrement relookées… Bref, la renaissance de Calon Ségur est toujours en cours, mais elle a connu un sacré coup d’accélérateur depuis ces trois dernières années. Les dégustateurs ne s’y trompent pas, qui reconnaissent “Calon” comme une des valeurs (re)montantes du Médoc, et l’une des “marques” résolument à suivre sur la scène bordelaise. Trois siècles plus tard, la fameuse devise de Nicolas-Alexandre, Marquis de Ségur, est plus que jamais d’actualité : “Je fais du vin à Lafite et à Latour, mais mon cœur est à Calon”.

EN BONUS – LA NOTE DE CHÂTEAU CALON SÉGUR – PRIMEURS 2016 (Sylvie Tonnaire, “Terre de Vins” n°47)
19/20 – Coup de cœur
Pour 60% de cabernet d’équilibre, 18% de cabernet franc, une proportion importante, apportant race et velours extrêmes à l’assemblage, complété de 20% de merlot et 2% de petit verdot. Un mot pour le décrire : l’intégration. Le grand vin se distingue par cet assemblage “fort en franc”, où tous les éléments se fondent portés par une soie tannique d’une rare élégance. La prise de bois se fait tout en douceur, en retrait des saveurs fruitées. Rien n’accroche, la structure se fait oublier, pas la fraîcheur, qui ourle la finale, dépourvue d’agressivité et juste soulignée d’un trait minéral. Seulement 40% de la production est dévolue au grand vin sur 2016, c’est la décote de l’exigence.