Bien avant l’engouement actuel des Chinois pour les vins de Bordeaux, les terres girondines attiraient déjà les grands amateurs asiatiques. Pionniers en la matière, la famille Hetrakul, grande dynastie de Thaïlande, a acquis en 1998 le Château Meyre, cru bourgeois dont elle a propulsé l’essor international.

Fin de vendanges sous la pluie dans le Médoc. Depuis dimanche dernier, les intempéries ont obligé certains viticulteurs à passer la vitesse supérieure pour ramasser les parcelles les plus tardives. Au Château Meyre, à Avensan, les baies de petit verdot passent sur la table de tri sous l’œil vigilant du directeur d’exploitation, Didier Chiarami : « nous avons commencé les vendanges le 3 octobre, d’abord sur nos parcelles en appellation Margaux – les merlots, puis les cabernets-sauvignons. Puis nous avons enchaîné avec les merlots en appellation Haut-Médoc, et cette semaine nous finissons avec les cabernets et petits verdots. On aurait voulu attendre un peu plus mais avec cette pluie, il y avait urgence – certaines baies commençaient à s’abimer… Tout devrait être récolté jeudi. Au total il y a 8 à 10 jours de décalage entre les deux appellations ».

Le Médoc sauce Thaï

Les terres du Château Meyre se partagent en effet entre 16 hectares en AOC Haut-Médoc, qui produisent le cru bourgeois du domaine (ainsi qu’un clairet, le Rubis), et 2 hectares en AOC Margaux, qui produisent le Gallen du Château Meyre. L’intégralité du vignoble est conduite en bio, une démarche entamée en 2008 et certifiée depuis 2011. « Le bio est un choix contraignant, qui nous oblige à beaucoup de vigilance, de réactivité, de travail préventif, poursuit le directeur d’exploitation. Surtout lors des millésimes compliqués comme celui-ci, avec gel d’hiver, pluies de printemps, importante pression mildiou et oïdium, hétérogénéité dans les véraisons et les maturités… Mais c’est une conviction, il y a eu trop d’abus avec les produis phytosanitaires, et il faut revenir à une viticulture plus saine, pour le consommateur comme pour l’environnement. Sur les 260 crus bourgeois actuels, nous sommes une poignée à avoir fait une telle conversion. Cette approche est en phase avec la philosophie de nos propriétaires, qui accordent beaucoup d’importance à ce qu’ils mangent, et à leur impact sur la nature. »

Les propriétaires en question sont les membres de la famille Hetrakul, une dynastie thaïlandaise très en vue en Asie du sud-est. Le patriarche septuagénaire Pracha Hetrakul, puissant homme d’affaires, propriétaire entre autres du Bangkok Post et du Thaïland Tatler, est un amoureux de culture européenne et d’art de vivre à la française. Il a saisi en 1998 l’opportunité d’acquérir le Château Meyre, au moment où sa propriétaire de l’époque, Madame Colette Lenôtre (épouse du célèbre pâtissier Gaston Lenôtre), souhaitait s’en séparer. Il en a confié la responsabilité au plus jeune de ses trois fils, Dan Hetrakul, qui vient au domaine cinq à six fois par an. Au quotidien, la conduite du domaine se partage entre Didier Chiarami, directeur d’exploitation en place depuis 22 ans, l’œnologue Eric Boissenot, qui conseille la propriété depuis 1995, et Pierre-Alexandre Gazaille, responsable du marketing et de la communication arrivé l’année dernière. Ce dernier nous explique : « le Château Meyre est tout sauf une « danseuse » pour ses propriétaires. Ils investissent beaucoup pour que la propriété soit reconnue et pour que la qualité des vins s’améliore sans cesse. La construction du nouveau chai en 2006, la volonté de passer en bio à partir de 2008, le travail à la vigne (enherbement, effeuillage, vendanges vertes, maîtrise des rendements), la toute nouvelle étiquette inaugurée pour le millésime 2011, tout participe de la volonté de produire le meilleur vin possible, à même de séduire un large public international ».

Précurseurs en Asie

De fait, 80% de la production du domaine (80 000 bouteilles en Haut-Médoc, 6000 bouteilles en Margaux) se destine à l’export, en priorité vers l’Asie : le Japon est un fidèle marché historique, et depuis une dizaine d’années, la Chine ne cesse de prendre de l’ampleur, grâce à des partenaires solidement implantés. « Nos propriétaires étant Thaïlandais, nous étions précurseurs sur le marché chinois, souligne Pierre-Alexandre Gazaille, et nous avons la chance d’avoir d’être entre les mains de connaisseurs auxquels le monde du vin n’est pas étranger. Ainsi, Dan Hetrakul s’apprête à inaugurer à Bangkok un extraordinaire « wine bar » sur quatre étages, ainsi que le nouveau restaurant le Beaulieu au Plaza Athénée de la capitale, avec le chef Hervé Frérard. La famille possède également un vignoble spectaculaire en Thaïlande, qui se visite à dos d’éléphant… Mais surtout, ils savent que la conduite d’un vignoble demande du temps, des investissements, le respect de certains cycles et pratiques, et que cela ne peut pas se faire à 16 000 km de distance. C’est pourquoi ils nous accordent leur confiance, une grande marge de manœuvre dans les décisions, tout en étant très impliqués. »

Cette implication se retrouve dans le respect de l’histoire du domaine : en quatorze ans à la tête du Château Meyre, la famille Hetrakul a investi pour améliorer les vins, moderniser les techniques et la commercialisation, tout en conservant l’âme des lieux. Le château du XVIIIème siècle, entièrement redécoré par Madame Lenôtre (récemment invitée au château par Dan Hetrakul, voir notre photo), a été préservé « dans son jus » – et avec lui, une certaine idée du patrimoine français. L’attachement au label « cru bourgeois », très important en Asie pour son équation qualité-prix, est revendiqué et défendu. Enfin, d’importants efforts sont également consacrés au réceptif, avec la valorisation de l’hôtel trois étoiles (neuf chambres) créé dans les années 90 et la mise en place de visites-dégustations gratuites à la propriété. Décidément, le mariage entre Bordeaux et l’Asie n’en finit pas de porter ses fruits…

Prix indicatifs à la propriété :
Château Meyre 2009 : 11, 50 €. Gallen de Château Meyre (Margaux) 2009 : 26, 50 €.

Mathieu DOUMENGE