(©Lou Benoist – Ville du Havre)
(©Lou Benoist – Ville du Havre)

Maire du Havre, Premier ministre de 2017 à 2020, Édouard Philippe est, selon un récent sondage de l’agence Elabe, la « personnalité politique préférée des Français » avec 45% d’image positive. Ce n’était pas pour parler politique mais pour parler vin – et littérature – qu’il a accepté de répondre à quelques questions de « Terre de Vins ».

Monsieur le Premier ministre, comment définiriez-vous votre rapport au vin ? Quel amateur êtes-vous, et que trouve-t-on dans votre cave ?

J’aime le vin. Je ne conçois pas un déjeuner ou un diner sans vin. Et je n’ai pas envie de faire semblant.

Dans ma cave, on trouve peu de choses car je ne me suis pas lancé dans cet effort, que j’admire chez les autres, de constituer, patiemment, une cave digne de ce nom.

Vos plus belles émotions en bouteille, votre vin fétiche (s’il y en a un) ?

Le château Beychevelle à Saint-Julien, sans hésitation.

Et j’espère ne pas choquer mes amis français en avouant que l’été, quand il fait chaud en Italie, je bois un vin blanc sicilien, le « Colomba Platino », que j’aime beaucoup. Mais, au fond, j’aime surtout goûter et apprendre.

Vous étiez présent il y a quelques jours à Saint-Emilion pour l’inauguration de la nouvelle winery du château Fleur de Lisse. Quelle était la raison de votre présence au côté de la famille Teycheney ?

Mon amitié pour Caroline Teycheney et son compagnon Arnaud. Cette inauguration comptait pour eux, donc je tenais à être à leurs côtés dans un moment important et joyeux.

On connaît vos liens étroits avec Alain Juppé, ancien maire de Bordeaux. Quelle relation avez-vous avec la région bordelaise et avec ses vins ?

C’est une région que je connais bien et que je connaissais d’ailleurs bien avant de rencontrer Alain Juppé. J’ai quelques amis proches dans le Médoc, à Saint-Laurent notamment, et je me souviens parfaitement de la première fois où je me suis rendu à Bordeaux : c’était avant 1995 et j’avais trouvé la ville belle mais j’ai pu constater, depuis vingt ans, combien elle avait été magnifiée, embellie, modernisée par Alain Juppé. Bordeaux est un émerveillement perpétuellement renouvelé et qui se précise avec le temps, comme un grand vin. D’ailleurs, Alain Juppé et moi aimons partager quelques verres dès que l’occasion se présente.

Enfin, à Fleur de Lisse vous avez évoqué Alexandre Dumas (« le plus grand auteur français » selon vous), « Les Trois Mousquetaires », le vin et l’amitié. De quelle façon, selon vous, le vin, la littérature, la gastronomie, participent-ils d’un certain savoir-vivre et d’un patrimoine culturel français ?

J’ai cité Alexandre Dumas pour parler du vin et de l’amitié, et c’est encore Alexandre Dumas que je vais citer si vous voulez que je parle de vin, de savoir-vivre et de patrimoine. Au début du Comte de Monte-Cristo, un jeune marin, Edmond Dantès revient à Marseille, après un long voyage en mer. Il est heureux, parce que l’armateur Morrel vient de lui annoncer qu’il compte le nommer capitaine, et parce qu’il va retrouver la femme qu’il aime, Mercédès. Mais avant toute chose, il va voir son père. Comme le vieil homme est bouleversé par le retour et les succès de son fils, Edmond Dantès cherche une bouteille à partager avec son père. Il ouvre les armoires et découvre alors qu’il n’y a plus de vin. En comprenant que son père a manqué de vin, depuis des semaines, faute d’argent, il pâlit et essuie une sueur de honte qui coule de son front. Parce qu’avoir laissé son père manquer de vin, c’est avoir manqué à son père. Et cette idée lui est intolérable. Il tombe donc à genoux devant le vieil homme.

Un grand texte de littérature comme ce roman d’Alexandre Dumas résume la place unique que le vin occupe dans notre patrimoine français : le vin est littéralement ce qui nous vient de nos pères. Et le savoir-vivre, c’est d’abord de veiller à ce que nos pères ne manquent pas de ce qu’ils nous ont transmis de meilleur : l’honneur et le vin, chez Dumas. Pour aller voir son père, Edmond Dantès a d’ailleurs décliné une invitation à dîner dans la meilleure société de Marseille, où il aurait certainement bu du très bon vin en très belle compagnie. Son voisin Caderousse le lui reproche, en lui disant qu’il faut savoir flatter ses patrons si on veut avancer dans la vie. Mais pour cet homme de bien qu’est Edmond Dantès, le savoir-vivre, c’est d’aller boire son premier verre de vin, une fois descendu de bateau, avec son père.

Le Comte de Monte-Cristo nous montre aussi ce que n’est pas le savoir-vivre. Pendant qu’Edmond Dantès a rejoint Mercédès, trois hommes boivent : Danglars, Caderousse et Fernand. Et comme ces hommes sont envieux du bonheur de Dantès, ils ont le vin mauvais, haineux. Ces hommes se saoulent comme des brutes et fomentent un complot ignoble pour perdre Edmond.

Le savoir-vivre, c’est goûter la joie du moment présent. L’absence de savoir-vivre, c’est gâcher celle des autres. Le savoir-vivre, c’est se griser comme un homme. L’absence de savoir-vivre, c’est s’abrutir comme une bête. Beaucoup de nouvelles de Guy de Maupassant décrivent cet état d’hébétude où l’ivrogne ne se connaît plus.

J’aurais pu prendre beaucoup d’exemples de textes qui montrent que le savoir-vivre consiste à savoir goûter le vin qui révèle ce qu’un moment a d’exceptionnel. Chez Rabelais, la dive bouteille aiguise le désir de science. Chez Baudelaire, le vin des amants accompagne l’ascension vers le paradis. Mais Dumas occupe une place à part dans mon panthéon personnel. Il a d’ailleurs écrit un Dictionnaire de cuisine qui est une déclaration d’amour aux délices de notre langue – dans les deux sens du terme, littéraire et gourmande. Lisez par exemple les pages qu’il consacre aux vins : c’est une admirable mise en bouche !