Château Belle-Vue.
Château Belle-Vue.

Une nouvelle fois, dans les nuits de jeudi et vendredi derniers, le gel a largement frappé le vignoble bordelais. Mais avec une ampleur bien moindre qu’en 2017. Le point.

La date du 27 avril 2017 est encore douloureuse dans les mémoires des vignerons bordelais. Le gel tardif avait alors causé une perte globale de 40% de la récolte, allant jusqu’à l’anéantissement de la totalité de la vendange dans certaines propriétés. Cette année, si les gelées matinales survenues en fin de semaine dernière ont touché l’ensemble du vignoble, des Graves au Médoc, en passant par l’Entre-deux-Mers, le Libournais, ou le Nord Gironde, l’ampleur des dégâts semble, fort heureusement, sans commune mesure avec celle constatée deux ans en arrière. Selon les premières estimations du CIVB, environ 5% du vignoble est touché, ce qui n’aura “pas d’impact sur la récolte”.

“Le gel a impacté un peu partout, mais de manière très ponctuelle, très diffuse”, avec “y compris sur une même exploitation, une même parcelle, des parties fortement impactées, d’autres pas”, a précisé à l’AFP Philippe Abadie, directeur Entreprises et Développement à la Chambre d’Agriculture de Gironde. Par exemple, au château de Reignac, aux portes de Bordeaux, 15 ha sur les 77 que compte la propriété ont été impactés. « Dans quinze jours, à mon avis, on saura si ce qui était en tout début de débourrement a été touché. Si ces bourgeons reprennent normalement leur pousse, ce sera un moindre mal. Mais quoi qu’il arrive, on aura de la perte et un décalage a gérer », déplore le directeur technique Nicolas Lesaint. Selon Christophe Château, directeur de la communication du (CIVB), “d’après les premiers retours que nous avons eus, pour certaines parcelles très localisées et très exposées au vent d’est, très froid, l’impact pourrait être de 50%”. Et, de manière “très ponctuelle et très minoritaire, certaines parcelles ont été touchées à 80%”, selon Philippe Abadie, “notamment sur des zones gélives, traditionnellement sensibles au gel, comme dans des creux, près des forêts”, comme par exemple ” une centaine d’hectares touchés à 80% dans le secteur de Budos, dans l’appellation Graves. »

Actes de résistance

Si températures plus hautes qu’en 2017 – où -6°c avaient été enregistrés par endroits -, ont indéniablement minimisé l’impact des gelées, la préparation des vignerons n’a certainement pas été anodine non plus pour en limiter les conséquences. « 2017 a réveillé les consciences, affirme Philippe Raymond, œnologue responsable du service technique du Conseil des Vins de Saint-Emilion. Cette année, les viticulteurs se sont mobilisés pour le suivi des températures, ils étaient prêts à intervenir dans le vignoble pour essayer de faire quelque chose. Et dans beaucoup de cas, ça a fonctionné, en faisant remonter les températures au-dessus de 0°C. »

Parmi les procédés de lutte, les systèmes de brûlage (chaufferettes, bougies…), activés par les agriculteurs qui en étaient équipés, ont souvent probablement permis d’éviter le pire. Par exemple, au château La Conseillante à Pomerol, “les bougies ont été allumées dans la nuit de vendredi à samedi. Il faisait 1,5°C sur le plateau et -1°C côté Beauregard » raconte la directrice Marielle Cazaux, soulagée de ne constater aucune perte dans les rangs de vignes de la propriété. « Ce procédé est assez efficace pour des gels avec des température pas trop basses, comme cette année, puisqu’il permet de remonter de 2-3 °C », analyse Philippe Raymond. Mais « pour que la technique fonctionne, il faut une bonne densité à l’hectare, ce qui demande une organisation quasi-militaire, avec du personnel pour installer, allumer, surveiller… »

Autre moyen de lutte également fréquemment employé par les vignerons en fin de semaine dernière, le brûlage de bottes de foin ou paille. « Par principe, toute incinération de déchets verts, comme les sarments, pieds de vigne… est interdite dans les parcelles, sauf dans les communes forestières où le Préfet peut octroyer des dérogations, commence par rappeler Philippe Raymond. Mais, depuis le gel de 2017, une circulaire a été prise, et le Préfet peut autoriser exceptionnellement, en avril et mai, les vignerons à incinérer des déchets verts pour lutter contre le gel. La chaleur se dégage, la fumée se dissipe, ce qui empêche les bougeons de griller quand le jour se lève, si le soleil tape dessus » détaille-t-il. C’est d’ailleurs le choix qu’a fait le château Belle-Vue, à Macau. « On a allumé quelques bottes de paille pour faire écran. Une parcelle est descendue à -2 °C la nuit de vendredi à samedi, mais on est parvenus à la protéger en grande partie. Et puis il y a eu deux degrés de plus qu’en 2017, cela a beaucoup joué », confie, rassuré, Vincent Bache-Gabrielsen, qui conseille la propriété médocaine. Seul bémol, cette technique demeure, selon Philippe Raymond, « très aléatoire. Pour être efficace à coup sûr, il faudrait pouvoir brasser cet air chaud, déplacer les bottes de paille, un peu de vent mais qu’il porte dans le bon sens…, détaille-t-il. Ca a notamment bien marché pour ceux qui ont réussi à se mettre d’accord entre eux dans des bonnes relations de voisinage, pour quadriller les parcelles d’une zone. »

Après avoir subi lourdement les conséquences du gel en 2017, la famille Decoster, au château Fleur Cardinale à Saint-Emilion, a investi dans des machines protectrices pour réchauffer l’atmosphère, baptisées Frostguards. « Nous en avons dix-huit et avons fait le choix de tout concentrer sur Fleur Cardinale. Nous pensons déjà investir dans des machines supplémentaires. Il en manque encore quelques-unes pour tout couvrir. En tout cas elles ont fait leur preuve… » assure Caroline Decoster.
D’autres options existent également, comme « des petites éoliennes installées dans les parcelles, retirées lorsque la période critique est terminée, ou encore des produits à base de pectine de pomme, aspergés pour protéger le bourgeon à des températures plus basses, mais dont l’effet est aléatoire, semble-t-il » selon Philippe Raymond.

En attendant les « Saints de Glace », du 11 au 13 mai, qui font trembler les vignerons, les maraîchers, et tout jardinier, la vigilance reste de mise dans le vignoble bordelais.